16/02/2011

Dieu, hasards divinisés, et cornets à dés

DES.jpg

Si, par accident, vous héritez beaucoup d'une vieille parente, vous maudirez le ciel de vous avoir rendu trop soudainement riche en contrepartie d'un deuil trop affreux; mais il y aura forcément une petite voix au fond de vous qui remerciera l'arête de poisson qui a emporté cette chère tante Ludivine. Cette non moins chère arête incarne le dieu Hasard, et c'est surtout de lui que je veux parler aujourd'hui.

D'aucuns, comme le chrétien que je suis, n'y croient guère: il n'y a ni dieu Hasard, ni déesse Nécessité, puisqu'il y a un Dieu tout court, qui peut quand il le veut renverser le cours des vents, déclencher une avalanche, briser une branche de platane d'Ouchy au-dessus de ma tête, faire éclater un pneu de ma voiture ou faire coïncider les six numéros vainqueurs de la loterie à numéros avec ceux que j'avais cochés dans ma grille trois jours auparavant.

D'autres personnes, résolument païennes et spirites, ne jurent que par les «forces obscures» et par leur intuition, leurs facultés prémonitoires: si un de leurs amis est tué dans un accident de chemin fer, ils se souviennent aussitôt d'avoir aperçu, une semaine avant la tragédie, un long chat noir couleuvrin faisant des rondes sous son balcon.

Enfin, une troisième catégorie de gens - probablement la plus courante - est mécréante. Elle ne croit à rien du tout, même pas au hasard. Or, au hasard, elle se réfère tous les jours. Tantôt pour se disculper d'une faute ou d'une erreur, d'un ridicule. Tantôt pour se revaloriser, exprimer sa propre volonté: car c'est en défiant le hasard, puis en le maîtrisant, qu'on accède, dit-elle, à une dignité d'homme. Ils n’ont pas lu Mallarmé, ou n’y ont rien compris – à leur décharge, l’ésotérisme magnifique du poète peut être décourageant.

Sinon comment défie-t-on le hasard? En jouant aux dés, à l'instar des soldats romains qui se disputèrent la tunique du Christ au pied de la sainte Croix. Ou tel ce pauvre héros indien du Mahabharata qui perdit tellement aux dés, il y a de ça 3 000 ans, qu'il finit par se jouer lui-même. Cette désastreuse malchance mythique n'a pas découragé les humains à s'initier aux dés; à défier le destin en agitant de petits cubes d'os ou d'ivoire dans un cornet, puis en les roulant sur une surface plane.

Au siècle passé encore, les aristos de la Restauration, dans les galeries du Palais-Royal, à Paris, se livrèrent avec passion, avec rage, à ces batailles de tables décorées de marqueterie artisanale et coûteuse; mais ils conservaient leurs mains cachées par des gants de filoselle. Ne serait-ce que pour camoufler quelques sueurs révélatrices.

Les Anglais jouent pareillement au craps, un système de jeu qui n'a besoin que de deux dés. Dans la commune du Sentier, à la vallée de Joux, il est un bistrot secret où l'on roule aussi les dés, mais pour obéir à un hermétisme d'autant plus fermé qu'il est local, très strictement: c'est le coup de dés de la hyène. Mais qu'allait faire une hyène au pied du Risoux, où tant d'éleveurs d'ovins se plaignent déjà de l'omniprésence dévastatrice, qu'ils disent, du lynx?

On a aussi le droit de jouer au poker d'as, et au 421, qui est le divertissement de bistrot le plus populaire de France (non, je n'évoquerai point ici le jass!). Restent tous ces jeux d'argents que l'on enclenche et secoue comme des pruniers, ces bandits manchots  de plus en plus autorisés, et pas seulement dans les casinos.

Mais toutes ces considérations nous ont éloignés de notre préoccupation première, qui était rivée au seul concept du hasard.  L'étymologie de ce mot est déjà intéressante: elle proviendrait de l'arabe el azar, nom d'un château de Syrie, à l'époque des Croisades. Ou du terme, lui aussi sémitique, az-zahar, soit l'enjeu, soit la fleur. 

En persan, qui lui, n'est pas une langue sémitique mais indo-européenne, le même mot indique le poison…