03/03/2012

Le souffle de Debussy sur le Léman

Dans un journal de navigation, Dumas compara en 1832 notre lac et son orbe elliptique à la mer de Naples, rien de moins! En 1905, Hodler le considéra de plus haut, en dressant son chevalet de peintre sur un promontoire de Chexbres, mais pour lui conférer une sphéricité quasiment atlantique. Une convexité qui évoque l’ampleur des océans. Le Léman a beau n’être que d’eau douce, en littérature, comme en peinture, il prend une odeur d’iode et de varechs. En musique aussi: à 33 ans, Claude Debussy – dont on fête le 150e anniversaire de la naissance – composa ses fameuses Trois esquisses symphoniques pour orchestre, plus communément appelées La Mer, lors d’un séjour en terre anglaise. Une des compositions orchestrales qui sera le plus souvent jouée sur tous les continents. Or à sa création en 1905, à Paris, elle fut si godichement dirigée par un certain Camille Chevillard qu’elle fut accueillie avec mépris. Les chroniqueurs lui trouvèrent «une sonorité aigre et souvent désagréable»! Elle était le fruit «de l’imagination du timbre pauvre»…

Pour que La Mer révélât enfin toute sa puissance harmonique, et son affranchissement novateur des formes préétablies, il a fallu attendre un exécutant de haut vol, passionné de modernités sonores - tout en restant chevillé à un strict académisme musical. Cet oiseau rare debussyiste fut un Vaudois. En 1947, notre grand chef veveysan Ernest Ansermet recréa avec clairvoyance cette œuvre capitale d’un compositeur de génie qui avait le culte de la beauté, des mystères de la nature. Qui révérait les sons plus que les croches des partitions. Ni «impressionniste», ni «symbolique», Debussy révolutionnait. Il maîtrisait tant la technique musicale qu’il s’autorisa de la triturer, pour mieux la réinventer. Et au promeneur qui, demain, s’assiéra sur quelque banc du rivage de Cully, face aux embruns tièdes du vent Séchard de Genève, je conseille de faire rejouer en son cœur le 3e mouvement de cette délicieuse symphonie chamboulée. «Animé et tumultueux» à souhait, il est en do dièse mineur. On y respire un dialogue entre les vents et la mer. Notre petite mer lémanique à nous.

 

 

05/03/2011

Il y a 40 ans, la mort d’Igor Stravinski

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e lundi 12 avril 1971, un gondolier vénitien godille en direction de l’îlot-cimetière de San Michele. Ce Charon de la Sérénissime connaît-il l’identité prestigieuse de la dépouille qu’il convoie? Elle a pour nom Igor Fiodorovitch Stravinski. Le maestro a succombé cinq jours plus tôt à New York d’un œdème pulmonaire, à l’âge de 89 ans. Il voulait reposer à proximité de son ami Serge Diaghilev, le créateur des Ballets russes, mort il y a quatre décennies, avec lequel il avait contribué à faire rayonner le génie musical et chorégraphique de leur patrie dans le monde entier. Autant d’années plus tard, leurs tombes sont toujours fleuries dans la division orthodoxe de la nécropole de Venise. Parmi les pèlerins, des Suisses romands qui n’oublient pas que ces géants avaient séjourné au bord du Léman. Ce bleu décor qui les avait rendus prodigieusement productifs.

 

Surtout Igor Stravinski: durant les deux lustres qu’il y vécut avec les siens, d’abord à Clarens puis à Morges, le compositeur de l’«Oiseau de feu» (1909, que Diaghilev créera à l’Opéra de Paris), y peaufina des partitions aussi importantes que son «Pétrouchka» et, surtout, le «Sacre du printemps», dont les rythmes mouvants et les fulgurances dissonantes devaient faire scandale au Théâtre des Champs-Elysées le 29 mai 1913. A Leysin, Stravinski composa les 2e et 3e actes de «Rossignol». A Château-d’Œx, «Trois pièces faciles» pour piano à quatre mains. Mais ce sont évidemment les œuvres qu’il avait cosignées avec Charles Ferdinand Ramuz qui restent le plus chères au cœur des Vaudois: «Noces» en 1917, et surtout «L’Histoire du soldat», en 1918, à laquelle collaborèrent non seulement le chef d’orchestre veveysan Ansermet, le peintre lausannois René Auberjonois (pour les décors), mais aussi notre chansonnier de Saint’Saph Jean Villard-Gilles, dans le rôle du diable. Ce délicieux mélodrame pour trois acteurs, sept instrumentistes et des moyens financiers dérisoires, aurait pu faire florès si l’épidémie de la grippe espagnole ne l’avait jugulé par la fermeture de tous les théâtres…

 

Né le 17 juin 1882 à Oranienbaum, près de Saint-Pétersbourg, Igor Stravinski était venu une première fois dans la région de Montreux en été 1910, afin que son épouse (et cousine) Catherine puisse bénéficier du microclimat – très prisé notamment par la famille du tsar. Il y rencontra de grands compositeurs, dont Maurice Ravel, ainsi qu’Ernest Ansermet, qui dirigeait alors l’Orchestre du Kursaal. Le couple y revint en hiver 1914 avec ses quatre enfants, pour séjourner d’abord à Clarens: pension des Tilleuls, hôtel du Châtelard, hôtel des Crêtes, puis une villa Pervenche. En 1915, la famille s’installera à Morges, une commune réputée plus calme, plus propice à l’inspiration musicale. Leur premier logis est une maison Rogivue, à l’angle de la rue Saint-Domingue et celle des Pâquis. Elle a un jardin, où Stravinski aime accueillir ses amis romands: Ramuz, Edmond Gilliard, les frères Morax, Charles-Albert Cingria. Mais curieusement pas un autre musicien slave et célèbre, qui pourtant vit tout près, à Tolochenaz: le pianiste Ignacy Paderewski (1860-1941). Etait-ce parce qu’il était Polonais? Quand plus tard, des Américains s’étonneront qu’ils ne se soient jamais rencontrés à Morges, le Russe répondra: «Oh! Morges est une si grande ville!»

 

La Révolution de 1917 le condamne à rester en Suisse, le privant de tous ses biens. Désargenté, il se rend à Lausanne à bicyclette. Pour téléphoner, il se sert de l’appareil d’une blanchisserie de son nouveau quartier, place Saint-Louis. Mais contre mauvaise fortune Igor Stravinski fait bon cœur: il s’émerveille du bruit d’une lessiveuse. «C’est le cymbalum!» En ville, sa grande gabardine, sa casquette et sa canne intriguent les Morgiens qui l’appellent «le monsieur russe qui fait de la musique.»

Il quittera la Suisse en 1920 pour la France, où sa gloire ne cessera de monter en puissance. Il nous reviendra en 1937, pour éprouver à Leysin un double chagrin: les morts successives de sa fille Ludmilla et de sa femme Catherine, emportées par la tuberculose. Remarié trois ans après, Stravinski quittera l’Europe pour le Nouveau Monde, et deviendra finalement citoyen américain en 1945.

 

 

Avec Ramuz, une belle amitié distante

 

Le grand écrivain vaudois était son aîné de quatre ans lorsque, en août ou en septembre 1915, Igor Stravinski lui fut présenté pour la première fois par Ernest Ansermet, dans un bistrot de Treytorrens, au cœur de Lavaux. Ramuz y affectant sa réserve habituelle, amidonnée et protestante, le compositeur y épanchant toutes ses exubérances slaves. Mais l’un et l’autre eurent la sagesse de ne parler, lors de cette rencontre qui devait devenir historique, que de banalités essentielles: la lumière des vignes alentour, la saveur du vin blanc, celles du fromage et du pain.

Mais aucunement de l’importance de l’art dans le devenir de l’humanité, des affres de l’écriture littéraire ou de l’alchimie du contrepoint.

L’un et l’autre ignoraient encore qu’ils allaient bientôt s’associer très fructueusement durant des années en créant un théâtre miniature itinérant, pour gagner modestement leur vie, en une période de vaches très maigres pour les artistes. Stravinski perçut intuitivement (comme plus tard un Céline) le génie poétique de Ramuz. Ramuz lui rendit la pareille dans un lumineux témoignage, paru en 1929.

Or ils ne se tutoyèrent jamais.

 

* Souvenirs sur Igor Stravinski, Editions Du Lérot.