06/11/2011

Un joyau néogothique sur la place du Marché

C’est un testament architectural daté de 1845 que des maîtres d’œuvre veveysans ont trouvé, il y a quelques semaines, dans un cylindre camouflé dans une des flèches du château de l’Aile, au sud-ouest de la Grande-Place. Un édifice historique imposant dont une seconde restauration de fond en comble sera achevée en 2014. Le message porte la signature de compagnons ouvriers d’il y a 166 ans. Il émouvant: «Quand vous lirez ces notes, nos os auront blanchi au cimetière de Saint-Martin.» Mais remontons un chouia davantage dans le temps, soit au 16 mars 1840: ce jour-là, un certain Jacques-Edouard de Couvreu, descendant de banquiers, député veveysan au Grand Conseil vaudois et assesseur de la justice de paix en sa ville, pose solennellement la première pierre de la première restauration du château. C’est alors une vaste demeure d’agrément cantonnée de tourelles, que son aïeul Martin Couvreu de Deckersberg – banquier à Londres, Lyon puis Vevey - avait lui-même héritée 150 ans plus tôt. D’un oncle Saint-Gallois établi à Genève… A l’angle du rivage et de la plaine du Marché, elle se trouve à l’emplacement de halles du XVIe siècle, auxquelles avait été contiguë une hostellerie très courue: l’Auberge de l’Asle - à l’origine de la dénomination l’Aile.

 

Dans la première moitié du XIXe, les patriciens veveysans rivalisent de libéralités envers leur commune. Vincent Perdonnet (1768-1850), qui a fait fortune comme agent de change à Paris, verse des espèces sonnantes dans le Trésor de l’Hôtel de Ville afin d’«embellir la cité». Beaucoup plus jeune, ce Monsieur de Couvreu est, à 37 ans, un notable qui a déjà acquis la sympathie de ses concitoyens par des œuvres philanthropiques: création de cours du soir destinés aux prolétaires, fondation d’un asile pour jeunes filles pauvres et abandonnées, etc. En échange de l’autorisation qui lui a été accordée à transformer complètement et agrandir son vieil héritage familial, il financera la construction d’un nouveau quai au bord du Léman, en le gratifiant même d’un limnimètre, soit un équipement qui mesure et indique la hauteur des eaux.

Ce Jacques-Edouard est très influencé par sa future épouse, Mathilde Micheli, qui appartient à une prestigieuse lignée genevoise et a séjourné en Angleterre. Dans la corbeille de ses plus émouvants souvenirs, elle rapporte la mode architecturale du Gothic Revival. Entendez le style néogothique - rien à voir avec les mascarades actuelles de Halloween. Il s’agit plus sérieusement d’une imitation prétendument améliorée du génie des bâtisseurs de nos belles cathédrales européennes. Des contrefaçons, souvent laidement emberlificotées, qui pourtant deviendront un jour des monuments touristiques très visités: la Tower Bridge sur la Tamise, le Parlement de Westminster (1860) et sa tour horloge de Big Ben… N’oublions pas les châteaux bavarois d’un certain Louis II! En Suisse, cette vogue architecturale victorienne inspirera les bâtisseurs des châteaux d’Oberhofen, sur le lac de Thoune, et de Laufen, en surplomb des chutes du Rhin, près de Schaffhouse. Elle influencera aussi, en Suisse romande, ceux de la première restauration de l’Aile: Henri Perregaux – concepteur des agencements intérieurs - et surtout Philippe Franel qui en dessinera et moulurera la façade. Leur réalisation aura la chance ou le mérite de subir moins l’outrage des ans que celles de leurs confrères d’outre-Sarine. Elle demeurera longtemps chère au cœur des Veveysans, changeant de propriétaires et de vocations, devenant même à la Belle-Epoque une pension fréquentée par des célébrités internationales (lire encadré). Mais leur affection se changera en désappointement, voire en vives polémiques lorsque la Ville racheta trop chèrement la propriété, attaquée par l’humidité et l’effritement, avec des projets vaguement culturels sans lendemain. Finalement, ils iront aux urnes pour vendre leur château de l’Aile à un homme d’affaires allemand, Bernd Grohe, qui actuellement le transforme, à ses frais et avec un respect passionné des anciennetés structurales ou décoratives.

Dans trois ans, l’édifice se subdivisera en quelques appartements de luxe. Sa façade, enfin libérée de ses échafaudages et résilles vertes, resplendira à nouveau comme un beau témoignage du passé riche et insolite de Vevey.

 

 

 

 

Pensionnaires célèbres et sulfureux

Dans la première moitié du XXe siècle, des cartes postales au style savoureusement suranné, étaient envoyées depuis Vevey en portant, au verso, des calligraphies de gens célèbres: le philosophe français Henri Bergson, par exemple, qui séjourna au château de l’Aile transformé alors en pension, de 1937 à 1940. Ou la duchesse de Brissac, une aristocrate angevine qui descendait du dernier amant en titre de la du Barry, maîtresse de Louis XV.

Plus sulfureuse, selon des historiens de la Seconde Guerre mondiale, fut la présence prolongée dans un vaste appartement du singulier bâtiment déjà en décrépitude du très grand écrivain Paul Morand, de l’Académie française. L’auteur de «L’homme pressé», y vécut avec sa femme Hélène de 1948, jusqu’à sa mort, en 1976, «les années les plus heureuses» de sa vie. Il chérissait Vevey car il pouvait y circuler librement à bicyclette.

Peut-être plus librement qu’à Paris, sa ville natale, qu’il avait fui pour avoir trop frayé avec le régime de Vichy.

 

 

 

12/03/2011

La Tour Bel-Air, une vieille dame de 80 ans

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Vers la fin de 1931, les journaux de Lausanne ne sont pas seulement bariolés de réclames pour les étrennes de Noël. Une publicité tapageuse y annonce l’inauguration imminente du premier gratte-ciel de Suisse qui, au sud de la place Bel-Air, fait face au Kursaal, bâti, lui trente ans plus tôt dans un jugendstil floral et mouluré. La tour sera haute de 68 mètres. Si le défi enchante les Helvètes qui ont voyagé en Amérique, où la mode des buildings est en effervescence depuis les années vingt, il scandalise les sédentaires. Au premier rang, des protestants rigoristes - peut-être trop marqués par l’épisode biblique de Babel – et que heurte le projet d’un édifice presque aussi élevé que la cathédrale de Lausanne. Même si la tour lanterne de celle-ci culmine à 79 mètres, soit à 11 de plus. D’autres opposants se méfient des extravagances du «capitalisme», et rien ne les choque davantage qu’en période de crise on ose s’inspirer de l’architecture de Wall Street, l’épicentre du séisme économique de 1929. Enfin, des autonomistes vaudois traditionnellement hostiles à toute initiative originaire d’outre-Sarine, proclament à qui mieux mieux qu’Eugène Scotoni, le concepteur de cette réalisation «pharaonique», se trouve être un ingénieur zurichois…

 

 

 

 

Balayant ces préjugés et faisant feu des quatre fers, l’immigré italien Eugène Scotoni parvient à concrétiser son rêve américain, en plein cœur de Lausanne - à l’ouest du Grand-Pont, au mois d’octobre 1931. Il a été assisté par le grand architecte vaudois Alphonse Laverrière. Les étapes les plus audacieuses de l’édification de l’édifice aux 16 étages furent sa maçonnerie générale, puis l’assemblage inédit de sa carcasse en fer qui leur prit huit longs mois. Il y eut des accidents, des ouvriers blessés et même un mort – les détracteurs du chantier n’hésitèrent plus à parler de «la Nécropole de Bel-Air»…

 

Une fois parachevé, au début de 1932, le premier gratte-ciel de Suisse peut enfin aguicher tous les regards, et toutes les appréciations. Les plus enflammées viennent de nos édiles: voilà plusieurs lustres que la capitale vaudoise s’est reconvertie dans le tourisme et les services. Elle est condamnée à créer des espaces extra-muros dévolus à l’industrie, des pôles d’appoint et d’équilibre. Pour nos autorités, la Tour Métropole défie moins la cathédrale que les banques et les sociétés d’assurance de Saint-François. Réconfortés, Scotoni, Laverrière et leurs partenaires? Ce serait sans compter le baptême du feu qu’ils redoutent le plus: le regard esthétique, pas forcément politisé, des grands artistes et intellectuels de la ville. Parmi eux, les écrivains Charles-Albert Cingria et Charles Ferdinand Ramuz, qui ne sont pourtant pas des pourfendeurs du modernisme. Or c’est paradoxalement un procès de non-modernisme que ce dernier nommé a déjà intenté à la Tour Bel-Air, quelques mois auparavant, à fin 1930, dans un texte mémorable intitulé «Sur une ville qui a mal tourné»*. Ecoutons l’élégante diatribe ramuzienne:

«Une tour peut avoir cent mètres et paraître petite; elle peut n’avoir que vingt mètres et paraître grande. La tour en question de quarante mètres (…) m’a paru essentiellement moyenne, c’est-à-dire rien du tout… De sorte qu’elle ne m’a paru qu’un ornement assez prétentieux à une bâtisse elle-même assez prétentieuse.»

Sa sentence fut péremptoire mais pour une fois pas visionnaire. Notre modeste gratte-ciel lausannois a beau ressembler à un vieux vaisseau décrépit, il est de moins en moins détesté. En sa soute, la grandiose salle du Métropole, classée monument historique, est devenue mondialement connue grâce aux ballets d’un certain Maurice Béjart.

Notre article s’est beaucoup référé au livre de Bruno Corthésy «La Tour Bel-Air», Ed. Antipodes, 1007

C F Ramuz: «Lausanne, une ville qui a mal tourné», Ed. Mermod, 1946.

 

 

 

 

 

La future tour Taoua de Beaulieu

 

En septembre 2008, un jury architectural lausannois misa sur une reconfiguration révolutionnaire du flanc sud du Palais de Beaulieu. Une partie des anciennes halles servira de socle à un gratte-ciel de 84 mètres, soit 5 de plus que la vieillissante tour Bel-Air. Le projet Taoua, qui a été retenu, sera l’œuvre des architectes Hahne, Jolliet et Nicollier, d’un bureau lausannois nommé «Pont 12». Le trio entend créer un nouvel emblème monumental pour Lausanne, cette fois en amont. En 2020, leur tour ne sera pas la plus haute de Suisse (celle de Roche, à Bâle aura 30 m de plus), mais elle ne coûtera pas un centime au contribuable. Devisée à 100 millions de francs, réalisée par la société Losinger, elle sera entièrement financée par l’investisseur genevois Orox Capital Investment. Et plus tard rentabilisée par ventes et locations.

Taoua abritera un hôtel de catégorie moyenne, un restaurant au sommet, des bureaux, des résidences. Il sera un Business Center entièrement conçu dans le respect du «développement durable». A son pied, un espace dégagé servira de portail pour s’introduire dans le complexe futuriste de Beaulieu depuis l’Est. Cela à l’emplacement d’un restaurant éponyme disparu, très populaire. On y tapait le carton tout en éclusant de la Suze «pour se laver l’estomac de tous ces bons vins du Comptoir».