29/12/2011

Eben-Hézer et les Nouveaux Monstres

La perle - même la modeste enchatonnée dans la bague de votre tante Eulalie d’Arrissoules- est chargée de fatalité. On l’admire depuis la plus haute antiquité. Les Grecs la faisaient naître de la rosée, les Chinois d’un rayon de lune. Dans la mythologie perse, elle se moirait d’une tonalité chagrine: les perles étaient les larmes d’Ahura-Mazdà. Le dieu pleurait-il sur le sort de l’huître, la moins mastoc de ses créatures, la plus inoffensive? Pour devenir perlière, elle doit endurer l’intrusion dans sa coquille et sa chair d’un maudit grain de sable, ou d’une larve, qui y enfleront comme des tumeurs cancéreuses mais nacrées. Bref, l’huître qui accouche miraculeusement d’une perle, le plus éblouissant des joyaux, est un bivalve malade. A l’instar de ces femmes et de ces hommes internés, qu’une douleur psychique, une malformation mentale incitent à créer, plutôt qu’à se morfondre, et qui se mettent spontanément à dessiner, peindre, sculpter, des chefs-d’œuvre artistiques, dont ils ignorent humblement la valeur. Ce ne sont que les fruits de leur souffrance, des manières de l’exprimer le plus fidèlement possible. Ces travaux chatoyants de chrysalides humaines sont très à l’honneur, comme on sait, au Musée de l’Art brut, de Lausanne.

Dans la même ville, la Fondation Eben-Hézer en a aussi collectionné d’innombrables que Léon Francioli et Daniel Bourquin (alias Nunus) ont consultés durant de longs mois, pour y accorder leurs contrebasses et piano, saxophone, clarinette ou autres nunussophones. Les Nouveaux Monstres ont beau être admirés loin à la ronde, ils continuent candidement de douter d’eux-mêmes. En s’aventurant cette fois, les yeux grand ouverts, dans une quatrième dimension: «Ayant étudié et pratiqué la chose musicale depuis longtemps, il nous est apparu la nécessité de continuer d’apprendre et à désapprendre pour mieux progresser dans notre besoin de création, et nous débarrasser d’habitudes devenues encombrantes. Se confronter aux œuvres marquées du sceau du handicap nous permet d’y parvenir.»

A propos de l’Art brut, son concepteur Jean Dubuffet écrivait, lui:

«Nous entendons par là des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écriture, etc.) de leur propre fond et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. Nous y assistons à l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions. De l’art donc où se manifeste la seule fonction de l’invention, et non, celles, constantes dans l’art culturel, du caméléon et du singe.»

 

Ex Aequo, Usine à Gaz, Nyon, le 13 janvier à 20h.30

www.lesnouveauxmonstres.ch

 

 

13/12/2010

Jacques Roman et son «miroitier» Sevilla

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S’autoportraiturer est un art difficile, un jeu qui devient diabolique. On songe à Rembrandt, à Francis Bacon. Mais il peut devenir une gageure amusée, une espèce de boîte à malice sans cesser pour autant de frôler le vertige de soi. En retrouvant dans le Puy-de-Dôme - quarante ans après des cours d’art dramatiques qu’ils suivirent ensemble à Paris – l’artiste «brut» Antoine Sevilla, notre poète et comédien Jacques Roman est tombé sous le charme d’une série d’autoportraits à la mine de plomb, puis avec des couleurs, que son ami venait de réaliser. Un lustre après, le fruit de ces retrouvailles est un drôle et troublant petit bouquin en similicuir, élégamment publié par les Editions Notari, à Genève.

Au fil d’une soixantaine de pages, le talent de dessinateur et de peintre d’Antoine Sevilla révèle une immuable physionomie – la sienne donc - renfrognée, ombragée de sourcils noirs et irrésistiblement pince-sans-rire. Un même masque tragique, d’autant plus drôle que Sevilla s’y attife tour à tour en roitelet, en réformateur protestant, en flibustier, en soldat français ou allemand, en Sherlock Homes, en Zorro, en Arabe du désert, en Indien des Andes, et on en passe.

En regard (j’allais dire en miroir) de ces images, la prose poétique de Jacques Roman se garde courtoisement de les expliquer. Elle ne les commente pas; elle y puise une méditation soutenue, et en méandre, sur la portée symbolique des traits d’un visage – en un début de XXIe siècle où la France républicaine et égalitaire s’interroge sur l’identité nationale; où la Suisse, de réputation hospitalière, s’enlaidit d’une autre qui serait xénophobe.

Je parle plus haut de regards et de miroirs. Ces deux synonymes nourrissent l’essentiel de la réflexion de l’écrivain. Ecoutons Jacques Roman:

«Fixez chacun des portraits (de Sevilla), fixez les deux yeux qui vous font face, vous découvrirez le troisième œil, l’œil de trop d’Œdipe qui fait de celui qui le possède l’homme qui rit et pleure sans attente, l’homme qui à l’homme, sa passion, se donne dans un temps qui n’est ni hier, ni aujourd’hui, ni demain, mais qui les embrasse tous, temps d’éternité, instant, ce temps que seuls connaissent les enfants, les mystiques et les sages.»

L’œil sévère d’adulte, et tant de fois recommencé, d’Antoine Sevilla serait un miroir de notre enfance qu’il nous tend.

 

Mille et un visages ou le Je en jeu: Antoine Sevilla. Par Jacques Roman. L’auteur de ce livre (que précède une trentaine d’autres) en fera une lecture ce jeudi 16 décembre 2010 à 19 h 00, au Broom Social Club, Genève, Bd St-Georges 21.