02/08/2011

Communes vaudoises protégées par un saint

De tous les cantons, c’est le nôtre qui reste somatiquement le plus protestant. Même si les statistiques disent que catholiques - j’en suis- y deviennent majoritaires. Or nos champs d’avoine, nos colzas que l’été brunit, les soies drues du sanglier de la Broye et les marronniers de l’avenue de Rumine; tous ces fragments du kaléidoscope vaudois exsudent une senteurs âcre et austère. La toque étagée («troconique») du fulgurant prédicateur Pierre Viret, dont on célèbre le 500e anniversaire de la naissance, devait avoir cette sainte odeur-là. Or le mot «saint» est officiellement proscrit du vocabulaire de la Réforme: le seul culte qui y est toléré ne va qu’à Dieu (Soli Deo gloria). Et tant les disciples de Jésus que les premiers chrétiens, martyrs compris, ne sont guère vénérés dans l’arc lémanique. Foi de Luther, Calvin et Zwingli. Une foi sèche comme du pain rassis. Mais à saveurs et vitamines plus durables, car elle nourrit directement l’esprit.

Toutefois, les consistoires les plus antipapistes n’ont guère réussi à convaincre plusieurs bourgs vaudois de se débaptiser: on pense à Saint-Georges, Saint-Barthélemy, Saint-Romain (alias Romainmôtier). Dans le Pays de Vaud, à l’instar d’autres bastions protestants, la toponymie rend encore hommage aux canonisés qui avaient joué un rôle décisif dans l’évangélisation et l’abandon du paganisme: les Suédois fêtent le 23 juillet leur sainte Brigitte, et dans le blason des Norvégiens figure la hache de guerre de saint Olav, qui fut leur roi de 1016 à 1028.

C’est à Fribourg et en Valais, soit en terres de «catholiques vieilles bourriques» (un slogan de potaches peu méchant), que des communes ont gardé le nom de leur protecteur en sa graphie originelle: Saint-Martin dans le district de la Veveyse et, en Singine, Saint-Antoine, Saint-Sylvestre... En Valais, il y a Saint-Nicolas, Saint-Luc et bien sûr Saint-Maurice.

Chez les opiniâtres parpaillots vaudois, le prénom du grand Maurice d’Agaune perdure, mais il se dissimule dans le toponyme du village de Démoret. Celui de Dompierre camoufle le sobriquet christique de l’apôtre Simon. Et Dommartin invoque un fameux prélat tourangeau qui trancha en deux sa cape pour réchauffer l’échine d’un vagabond.

 

 

12/10/2010

Maurice Zundel, le Poverello d’Ouchy

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Le dimanche 10 août 1975, les Oscherins sont frappés de consternation: Monsieur le curé est mort. Sa secrétaire l’a trouvé en sa paroisse du Sacré-Cœur, souriant, en position assise et détendue. Le père Maurice Zundel (photo Suzi Pilet) y officiait depuis 29 ans, au retour d’un long et fébrile périple apostolique qui l’avait conduit de Rome à Paris, de l’Angleterre à Jérusalem la juive, et jusqu’en Egypte musulmane. A 78 ans, cet ancien baroudeur au cœur éminemment œcuménique était devenu un petit homme fragile à voix cassée, fumant beaucoup, carburant au café, ne mangeant jamais de viande. Se contentant seulement de patates au lait. Tout repas, pour ce théologien neuchâtelois de haut vol - qui avait tutoyé de grands savants, même le pape en exercice, mais aussi des affamés dans les faubourgs pauvres du Caire - était une perte de temps. Sa maladie du cœur qui l’emporta lui avait été annoncée par son médecin local, le Dr François Nicod. Or le fumant cacochyme fulminait d’être alité: il craignait moins de perdre la vie que sa voix. Menacé d’aphasie, comment répondre aux désespérés qui téléphonent en pleine nuit? Comment continuer de prêcher dans son église, mais aussi lors de symposiums internationaux où sa parole mystique, neuve, parfois discordante, est très écoutée et commentée (lire encadré). Comment ronchonner pour convaincre nos édiles de porter secours aux plus démunis de son quartier, auxquels lui-même distribuait tout son chiche argent, allant jusqu’à vendre son calice pour venir en aide à des clochards lausannois. Quand il les accueillait sur le perron du Sacré-cœur, il n’était plus ronchon, mais «gentillet». Et ils le prenaient d’abord pour le portier, ou un domestique, tant il leur ressemblait par sa dégaine bohémienne.

Ce ne fut qu’à l’ampleur médiatique qui suivit l’annonce de sa mort qu’ils apprennent que cet ecclésiastique pauvre, ami des pauvres (à l’instar du Poverello d’Assise) était une célébrité mondiale. Le pape Paul VI, qui l’avait rencontré en 1926 lors de sa nonciature à Paris et l’invitera plus tard pour un séminaire important au Vatican dira de Zundel: «C’est une sorte de génie, avec des fulgurations». En 1994, l’abbé Pierre révéla qu’il avait fait parfois le voyage de Paris à Lausanne pour se confesser au père Maurice: «Avec lui, on se trouvait en présence de quelqu’un, à mi-chemin entre Dieu et les hommes.»

Ces hommages prestigieux et appuyés tranchent un brin avec les vicissitudes que leur récipiendaire avait vécues au sein de l’institution romaine, dès le début de son apostolat à Genève, en 1925. Cette année-là, le jeune Maurice Zundel saisit l’occasion d’une assemblée de l’Œuvre du clergé pour se lancer dans une homélie sur le thème de la pauvreté, condition essentielle de toute vie spirituelle: «A quoi bon conserver de l’argent? A la fin de l’année, les caisses d’une église doivent être vides!» Cet appel est ressenti comme une effronterie et ne lui sera jamais pardonné. Quelques jours après, l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg l’enjoint de se rendre chez les dominicains de l’Angelum, à Rome, pour y «refaire» sa théologie. C’est le début d’un exil qui durera vingt ans, dont Zundel ne comprend pas la sévérité jusqu’au jour où la vérité éclate: bien avant son homélie genevoise, il avait été trahi par un confesseur, auquel il avait avoué un péché d’orgueil…

Né en 1897 à Neuchâtel, d’un père catholique, il ne fit pas ses premières études chez des pères mais à l’école communale, fréquentée surtout par des protestants. D’ailleurs sa foi religieuse sera éveillée par une grand-mère maternelle, elle aussi protestante qui restera pour lui un modèle de charité et d’humilité. Aussi refusa-t-il toujours qu’on lui consacra une biographie: «Ce serait une profanation». Trente-trois ans après sa mort, en 2008, l’écrivain piémontais Claudio Dalla Costa a bravé cet interdit en publiant en italien un beau livre sur la vie de Maurice Zundel, qui connaît depuis un vif succès dans la Péninsule. Il vient d’être traduit en français*. A l’heure où l’Eglise romaine vit de terribles tribulations, les catholiques aiment se reconnaître dans la parole simple et libératrice d’un prêtre qui préférait la charité aux dogmes.

 

Claudio Dalla Costa: Maurice Zundel, un mystique contemporain, 222 p. Ed. Saint-Augustin, 1890, Saint-Maurice

http://mauricezundel.free.fr

 

 

 

La mystique zundélienne

 

La philosophie de Maurice Zundel est plus christique que chrétienne. «Je ne crois pas en Dieu, je le vis», déclarait cet admirateur à la fois de saint Augustin, et d’Albert Camus l’athée. Les théories de Darwin, toutes scientifiques et plausibles qu’elles furent, l’agaçaient un peu. Il croyait surtout que l’homme devait se libérer de son statut de créature biologique. Que sa foi en Dieu – qu’Il fût chrétien, juif, musulman, ou même absent – passait prioritairement par une foi en l’homme. A l’exemple du Christ, qui «s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu.»