04/12/2010

La papesse Jeanne

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Des lecteurs de ce blog me questionnent par courriels sur la légende d’une femme qui fut souveraine pontif (pontive?) au Moyen âge. Je me sens emprunté. N’étant point expert en la sainte matière comme le grand Daniel Rausis, d’Espace 2 et des Dicodeurs, en science pontifictionnologique*, je me référerai à des souvenirs personnels anciens.

 

A l’instar de beaucoup d’adolescents, j’eus ma période taroticienne: une passion pour les cartes de ce jeu si prisé dans le midi de la France (quelquefois en Romandie), dont les voyantes font aussi des instruments de divination. Mais autant les tournois sur tapis vert me laissaient indifférent, autant j’éprouvais du scepticisme envers toute forme d’oracle. Seule me séduisaient la beauté des 22 lames principales du Tarot et le mystère de leurs origines qu’on dit égyptiennes. Or elles auraient pu être gitanes, donc indiennes. La carte No 4, celle de l’Empereur, serait maçonnique. La sixième, où figure un amoureux tenté par deux femmes, serait grecque: le juvénile Pâris hésitant entre Minerve et Aphrodite (y manque juste une troisième déesse: Héra).

 

Or la plupart des 22 cartes maîtresses sont d’inspiration chrétienne et médiévale: la 20e est celle du Jugement dernier, la 16e une espèce de tour de Babel, la 5e représente le Pape, et la deuxième la Papesse…

 

C’est pour cette susnommée qu’allaient, et vont encore, toutes mes curiosités. Incarne-t-elle cette fameuse Jeanne du IXe siècle, native de Mayence en Allemagne; qui aurait dissimulé son identité sexuelle pour devenir moine et étudier la théologie en Angleterre? Elle s’y serait énamourée tout en même temps du Christ et d’un étudiant mortel, qu’elle accompagna à Athènes avant de se rendre à Rome sous le sobriquet de Jean l’Anglais. Obtenant un poste de lecteur des Ecritures saintes, la voici admirée pour son érudition, son charisme étrange et l’immense douceur de son visage… Du coup, elle entre dans l’impénétrable Curie, est élue cardinal puis (sous le nom de Jean VIII) finalement pape de 855 et 858. Soit entre les règnes de Léon IV et Benoît III.

Devenu vite très populaire, par sa bonté et sa piété, ce Jean VIII à voix adolescente n’en renie pas pour autant les plaisirs de chair. Séduite par un joli clerc de sa cour qu’elle fréquente en échappant à toute surveillance, Sa Sainteté meurt en accouchant en public, lors d’une procession en l’honneur de l’Ascension, sur le chemin de Saint-Jean de Latran. C’est alors que sa féminité est révélée.

Selon certains historiens- plutôt fabulistes – la papesse Jeanne fut aussitôt tirée par les cheveux, qu’elle avait courts, puis lapidée. Selon d’autres, plus sérieux, sa légende découle de quolibets de l’époque envers le vrai Jean VIII, un pontife masculin que ses sujets traitaient de femmelette à cause de sa pusillanimité face à l’Eglise de Constantinople. Elle procéderait sinon de la mentalité facétieuse des saturnales, du carnaval, de toute fête ancienne masque où c’est l’irrévérence la plus grotesque qui fait la loi.

A l’heure où un pape du XXIe siècle s’obstine à refuser l’ordination aux femmes, c’est ce véto pontifical qui nous paraît grotesque. Aussi, est-ce avec un bonheur piquant que je viens de découvrir en DVD le film de Jean Breschand sur la Papesse Jeanne, réalisé en 2009, avec pour actrice principale l’émouvante caryatide allemande Johanna Wokalek. En ce rôle si complexe, elle a su s’imposer, et imposer aux autres un regard d’homme, de mâle décideur. Cela dans une physionomie ovale indéfectiblement féminine.

Vivement une papesse! 

 

(*) www.biographie.tv/Daniel-Rausis.htm