16/06/2012

La petite vertu et la grande

Si elle fricote avec des Messieurs de la fine fleur genevoise, rue des Granges, on l’appelle courtisane, car elle est riche, respectée, voire respectable. Dans les lieux mal famés de la ville, la prostituée n’est qu’une une ribaude, une bagasse, une roulure, etc. Parce qu’elle y «fait le trottoir», le plus souvent contre son gré, elle est taxée de petite vertu. Exclue des maisons dites de rendez-vous à la parisienne - où une maquerelle lui garantirait un zeste de confort et de sécurité – la «pauvre Vénus», comme la chantera plus tard Brassens, est la proie de rabatteurs sans pitié, de trafiquants de «chair blanche», en quête surtout de pucelles sans famille.

C’est pour dénoncer ce proxénétisme aux tentacules transfrontaliers que, le 17 septembre 1876, s’ouvre dans la Rome protestante un premier Congrès international sur la prostitution! Le plus vieux métier du monde y est anathématisé en raison d’endémies vénériennes, d’offenses à la moralité publique, mais aussi (et c’est une première) pour réhabiliter la dignité de millions de femmes bafouées. Ces «égarées» n’ont pas choisi de devenir des filles de la rue. De plus en plus nombreuses sont celles qui s’y perdent par désespoir ou par contrainte. Parmi les congressistes, où figurent aussi des notables masculins philanthropes, une majorité de femmes. Des patronnesses d’obédience calviniste pour la plupart, mais aussi des féministes intellectuelles. La plus charismatique d’entre elles est une aristocrate de 48 ans: Hélène de Gingins (1828-1905). Fille du colonel genevois Henri Tronchin, elle tient un des salons les plus rupins du bout du lac. Dame de grande vertu, elle n’y tolère pas l’esprit libertin ou les amourettes, ni même la seule évocation des filles de joie. Jusqu’au jour où, éclairée par la militante britannique Joséphine Butler, elle comprendra que pour ces pauvresses le mot joie est synonyme de détresse.

 

 

18:09 Publié dans Histoire | Tags : genève, prostitution | Lien permanent | Commentaires (1)

03/02/2012

International Jean-Jacques Rousseau Airport of Geneva

Nos voisins et amis de Genève célébreront cette année, jusqu’à réplétion et écœurement, le tricentenaire de la naissance de leur écrivain le plus illustre. Gageons que les Vaudois feront de même dans 25 ans pour le centenaire de la mort de Ramuz. Rousseau, le «gringe» comme on dit chez nous; le «grincheux en surcot d’Arménien» comme on l’appelait à Paris, où il finit par être adulé et panthéonisé. Rousseau, le contemplateur ébloui de la Nature au point d’être brocardé par les Helvètes de son temps (puis éconduit de sa ville natale), sera en 2012 porté au pinacle par leurs descendants. Ils se confondront en conférences, expos, films, spectacles, etc. Leur enthousiasme est d’ores et déjà unanime, un chouia dépareillé par un ténor du barreau à plume affectée, et qui joue les nouveaux Trissotin en traitant l’auteur des Confessions de pleurnichard émasculé…

Au point culminant du 28 juin prochain, la date anniversaire, ce sera le tour des politiciens, qui se glorifieront eux-mêmes en le glorifiant. S’ils ne l’ont pas lu, leur érudition wikipédienne suppléera. Après les édiles du bout de lac, des conseillers fédéraux issus d’autres cantons iront aussi de leur laïus. Des maires ou syndics de diverses communes romandes, que le Rêveur solitaire ne fit que traverser, émailleront leurs prochains discours du 1er Août de citations rousseauistes, itou glanées sur la Toile.

Plus charmeuse est la fantaisie de notre effervescent cinéaste lausannois Lionel Baier, qui rêve de débaptiser l’aéroport de Cointrin. Dans une chronique dominicale récente, le réalisateur de «Low-cost», lui préférerait un nom d’artiste d’envergure. A l’instar du Pablo-Picasso de Málaga, du Leonardo-da-Vinci de Rome, ou du Saint-Exupéry de Lyon, celui de Genève prendrait celui de Jean-Jacques Rousseau, natif de la rue de la Boulangerie, en face de l’Arsenal, et désormais philosophe planétaire. Mon amie H. trouve l’idée bonne, mais en farouche partisane des quotas, elle suggère: «Et pourquoi pas un Aéroport international Mme de Staël?»

 

 

 

08/10/2011

Serge Bimpage, écrivain aux semelles de vent

Les fictions de l’écrivain genevois sont d’inspiration autobiographique mais sans narcissisme. Dans son dixième livre Le Voyage inachevé, * Serge Bimpage nous fait partager avec une élégance stylistique raffermie, et une verve conjuguée à la troisième personne, les peines et joies du tour du monde de ses vingt ans. Une odyssée qui dura 18 mois, lui fit parcourir (en train, charters, bateaux, cars et auto-stop) les trois Amériques, explorer les îles Galápagos, celle de Pâques. Puis Tahiti, Singapour, la côte malaise, l’Inde, la Thaïlande… Retour dans sa ville natale à 23 ans. «Un jour, il faut bien rentrer, rumine son nouvel avatar Anteo. Amorcer le virage de la Corraterie. Tenir serré le sac à dos dans le tram 12. Pour ne pas déranger. Affronter le mutisme des passagers. Leur âge. Leur réprobation muette. Le tram avançait avec une lenteur de corbillard.» De cette époque un chouia baba-cool et dont il rigole, Serge Bimpage conserve pour les retransmettre fidèlement des couleurs impressionnistes, pas défraîchies. S’il voyage moins longtemps, car la planète s’est étrécie, l’auteur se reste fidèle: une sveltesse de trentenaire, car à 59 ans, il ne se déplace à Genève qu’à bicyclette. Yeux lagon sous de broussailleux sourcils ogivaux, sourire éclatant que la barbe devenue poivre et sel rend fraternellement moustakien. Et une voix, plus ambrée que d’ombre, capable de s’altérer pour imiter celles des autres. Elle s’affûte onctueusement, quand il évoque une des plus enrichissantes rencontres de sa vie, en 1985, dans l’Etat du Maine: le «sphinx» Marguerite Yourcenar, cinq ans après l’élection de la grande dame à l’Académie française. Elle lui avait accordé une interview au pied levé en sa thébaïde de la péninsule de Mount Desert, pourtant archimblindée contre tout assaut médiatique. Le journaliste Suisse de 34 ans et son épouse Tiziana furent accueillis dans une caverne philosophique où le portrait de l’empereur romain Hadrien irradiait sur une paroi. Bimpage lui avait-il avoué qu’il était aussi écrivain? Toujours est-il qu’elle lui souffla un conseil qu’il retiendra comme un viatique: «Jeune homme, le monde est une prison. Comment être assez fou pour mourir avant d’en avoir fait le tour?». Cette interview de Yourcenar parue dans un journal suisse sera d’ailleurs consignée dans l’édition de la Pléiade de ses œuvres. Or Serge Bimpage évoque ce scoop littéraire sans fierté manifeste, avec un air de tristesse et une culpabilité inavouée qui doit sourdre d’une sève calviniste qu’il n’aime guère. Depuis sept ans qu’il a abandonné le journalisme pour «se précipiter dans l’indépendance», il gagne son pain en jouant les communicants au service de diverses institutions. Il lui est même arrivé d’être le porte-parole de l’Eglise de Genève. Souvenir peu radieux. Le voici plus proche de l’italianité de son épouse, et d’émotions culturelles, culinaires et épicuriennes que sa Rome protestante natale réprouvait.

Cela dit, il aime sa ville éperdument. Enfance dans le quartier pauvre de la Roseraie, près de l’Hôpital cantonal, au pied de la colline de Champel réservée aux nantis. A l’école primaire, qui se trouve à équidistance, on instruit sans distinction des élèves des deux catégories. «Mon père était tapissier-décorateur, comme Molière! Un caractère calviniste. Inoubliables les moments où je l’aidais à hisser une livraison de matelas sur le chemin bien nommé de l’Escalade, et qui devaient être livrés aux riches d’en haut.» Pour sa mère, qui vit encore mais en souffrance, il éprouve des sentiments compassionnels qui ressortissent à l’histoire de la Dernière Guerre mondiale. Une Suissesse qui vécut en France, à proximité de la prison lyonnaise où le nazi Klaus Barbie avait perpétré les atrocités qu’on sait. Elle y vit périr de maladie des frères et des proches. «Elle n’a rien oublié, son esprit est hanté par la guerre. Mais elle a aussi un côté rabelaisien. Elle aime fabuler, inventer des histoires.»

Une maman d’écrivain.

 

Le Voyage inachevé, Ed. de l’Aire, 206 p.

Le blog de Serge Bimpage: sbimpage.blog.tdg.ch

 

 

 

Carte d’identité

 

Né le 27 février 1951 à Genève.

 

Cinq dates importantes

 

1980 Opte pour le journalisme, en entrant au Journal de Genève.

1988 et 1989 Naissance de Léonore puis d’Alexis.

1994 La Reconstitution. Roman.

2003 Moi, Henry Dunant, j’ai rêvé le monde. (Albin Michel, Paris.) Prix de la Société littéraire de Genève.