18/08/2011

Max Frisch, Mauro, Flavio et nos frères «ritals»

En mai passé on célébrait le centenaire de Max Frisch (1911-1991), un critique sévère mais perspicace de son pays. Cette Suisse mijotant dans une enviable prospérité mais aussi en des inquiétudes, il la regardait comme on regarde le lait sur le feu. Elle avait réchappé aux pires fléaux de la guerre et tremblait - exagérément - qu’il en n’advînt une troisième: «Pire que le bruit des bottes, le silence des pantoufles», disait l’auteur d’Homo Faber. Un lustre avant la première des deux initiatives xénophobes Schwarzenbach (1970, la seconde fut lancée en 1974), qui visaient prioritairement l’immigration italienne, Frisch eut cet autre mot: «Un petit peuple de seigneurs se voit menacé. On avait fait appel à de la main-d’oeuvre et ce sont des hommes qui sont arrivés.»

En 1970, j’avais 16 ans. L’école pulliérane où j’étais pensionnaire était séparée de la vie sociale et politique par de hauts feuillus et conifères. L’élève le plus brillant de ma volée était Mauro le Lombard, un ado éclectique et finaud qui répondait à fleuret moucheté quand des potaches jaloux le traitaient de «rital». Quatre ans après, je sortis de cette thébaïde et rencontrai d’autres Italiens moins dégourdis, car pauvres, et que les Vaudois harcelaient d’autres noms d’oiseaux: «piafs», «maguts», «ch… de macaronis». Pourquoi ces héritiers raffinés d’un Pic de La Mirandole, d’un Botticelli, étaient-ils méprisés par ceux d’un hypothétique Guillaume Tell? Ou d’un bien réel Henry Dunant, qui avait offert à la Suisse une réputation de nation humaniste?

Aujourd’hui, ces discriminations imbéciles se sont résorbées, les sangs se sont mêlés et les Helvètes se sont avantageusement italianisés. Pourtant, je n’oublie pas Flavio aux sourcils ébène, né clandestinement, à Renens, où son père, maçon émérite, avait fait venir illégalement de Cosenza son épouse. Dénoncés 15 ans après, les deux furent campés comme des lépreux près de Vufflens-la-Ville. Flavio souffrait d’aimer tout en même temps sa terre natale et ses parents, qui furent rapatriés sans lui. Lui seul avait droit d’intégration, à condition qu’il ne jurât que par la fondue, connût toutes les strophes du Cantique suisse, plus les noms des sept conseillers fédéraux!

Dare-dare, Flavio préféra aller à la découverte de sa Calabre ancestrale.