08/10/2011

Serge Bimpage, écrivain aux semelles de vent

Les fictions de l’écrivain genevois sont d’inspiration autobiographique mais sans narcissisme. Dans son dixième livre Le Voyage inachevé, * Serge Bimpage nous fait partager avec une élégance stylistique raffermie, et une verve conjuguée à la troisième personne, les peines et joies du tour du monde de ses vingt ans. Une odyssée qui dura 18 mois, lui fit parcourir (en train, charters, bateaux, cars et auto-stop) les trois Amériques, explorer les îles Galápagos, celle de Pâques. Puis Tahiti, Singapour, la côte malaise, l’Inde, la Thaïlande… Retour dans sa ville natale à 23 ans. «Un jour, il faut bien rentrer, rumine son nouvel avatar Anteo. Amorcer le virage de la Corraterie. Tenir serré le sac à dos dans le tram 12. Pour ne pas déranger. Affronter le mutisme des passagers. Leur âge. Leur réprobation muette. Le tram avançait avec une lenteur de corbillard.» De cette époque un chouia baba-cool et dont il rigole, Serge Bimpage conserve pour les retransmettre fidèlement des couleurs impressionnistes, pas défraîchies. S’il voyage moins longtemps, car la planète s’est étrécie, l’auteur se reste fidèle: une sveltesse de trentenaire, car à 59 ans, il ne se déplace à Genève qu’à bicyclette. Yeux lagon sous de broussailleux sourcils ogivaux, sourire éclatant que la barbe devenue poivre et sel rend fraternellement moustakien. Et une voix, plus ambrée que d’ombre, capable de s’altérer pour imiter celles des autres. Elle s’affûte onctueusement, quand il évoque une des plus enrichissantes rencontres de sa vie, en 1985, dans l’Etat du Maine: le «sphinx» Marguerite Yourcenar, cinq ans après l’élection de la grande dame à l’Académie française. Elle lui avait accordé une interview au pied levé en sa thébaïde de la péninsule de Mount Desert, pourtant archimblindée contre tout assaut médiatique. Le journaliste Suisse de 34 ans et son épouse Tiziana furent accueillis dans une caverne philosophique où le portrait de l’empereur romain Hadrien irradiait sur une paroi. Bimpage lui avait-il avoué qu’il était aussi écrivain? Toujours est-il qu’elle lui souffla un conseil qu’il retiendra comme un viatique: «Jeune homme, le monde est une prison. Comment être assez fou pour mourir avant d’en avoir fait le tour?». Cette interview de Yourcenar parue dans un journal suisse sera d’ailleurs consignée dans l’édition de la Pléiade de ses œuvres. Or Serge Bimpage évoque ce scoop littéraire sans fierté manifeste, avec un air de tristesse et une culpabilité inavouée qui doit sourdre d’une sève calviniste qu’il n’aime guère. Depuis sept ans qu’il a abandonné le journalisme pour «se précipiter dans l’indépendance», il gagne son pain en jouant les communicants au service de diverses institutions. Il lui est même arrivé d’être le porte-parole de l’Eglise de Genève. Souvenir peu radieux. Le voici plus proche de l’italianité de son épouse, et d’émotions culturelles, culinaires et épicuriennes que sa Rome protestante natale réprouvait.

Cela dit, il aime sa ville éperdument. Enfance dans le quartier pauvre de la Roseraie, près de l’Hôpital cantonal, au pied de la colline de Champel réservée aux nantis. A l’école primaire, qui se trouve à équidistance, on instruit sans distinction des élèves des deux catégories. «Mon père était tapissier-décorateur, comme Molière! Un caractère calviniste. Inoubliables les moments où je l’aidais à hisser une livraison de matelas sur le chemin bien nommé de l’Escalade, et qui devaient être livrés aux riches d’en haut.» Pour sa mère, qui vit encore mais en souffrance, il éprouve des sentiments compassionnels qui ressortissent à l’histoire de la Dernière Guerre mondiale. Une Suissesse qui vécut en France, à proximité de la prison lyonnaise où le nazi Klaus Barbie avait perpétré les atrocités qu’on sait. Elle y vit périr de maladie des frères et des proches. «Elle n’a rien oublié, son esprit est hanté par la guerre. Mais elle a aussi un côté rabelaisien. Elle aime fabuler, inventer des histoires.»

Une maman d’écrivain.

 

Le Voyage inachevé, Ed. de l’Aire, 206 p.

Le blog de Serge Bimpage: sbimpage.blog.tdg.ch

 

 

 

Carte d’identité

 

Né le 27 février 1951 à Genève.

 

Cinq dates importantes

 

1980 Opte pour le journalisme, en entrant au Journal de Genève.

1988 et 1989 Naissance de Léonore puis d’Alexis.

1994 La Reconstitution. Roman.

2003 Moi, Henry Dunant, j’ai rêvé le monde. (Albin Michel, Paris.) Prix de la Société littéraire de Genève.

 

08/04/2011

Yves Laplace, sarcasme et «repentirs»

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Il n’a que 19 ans quand paraît Le Garrot, en 1977, chez Lattès, à Paris. Ce premier roman d’Yves Laplace a été écrit deux années plus tôt, mais un éditeur vaudois y avait renoncé. Depuis, l’écrivain genevois a publié une vingtaine d’ouvrages au Seuil et chez Stock. En Suisse aussi: chez Zoé, à l’Aire, prochainement chez Bernard Campiche. Il est également l’auteur très engagé d’essais politiques courageux – notamment sur les guerres de la fin du XXe siècle dans les Balkans. Grand, la cinquantaine bien découplée, plutôt gracieux dans sa gestuelle, Laplace a les pupilles noir et or d’un Yukio Mishima et la volubilité de Fabrice Lucchini. Une diction d’homme de théâtre. Et pour cause: s’il n’est pas comédien, voilà trente ans qu’il en fréquente la fascinante engeance, ainsi que de bons metteurs en scène: François Rochaix, André Steiger et puis surtout Hervé Loichemol – qui lui commandera des œuvres scéniques. Il fraya avec eux d’abord en chroniqueur théâtral à La Voix ouvrière - un journal fondé en 1944 à Genève par Léon Nicole; ancêtre de Gauchebdo – puis, très vite en dramaturge de plume vigoureuse et de fine lame. Ses pièces seront jouées sur les grandes scènes de Genève et de Carouge, de Paris aussi: au Petit Odéon, au Théâtre de la Colline, à Montreuil, etc. Cinq d’entre elles, plus une inédite, seront rassemblées en avril sous le titre Guerre et Lumières dans la collection de poche de Campiche.

 

Cette parution est précédée par une double réédition à l’Aire Bleue pour le moins originale: en 1996, Yves Laplace avait écrit La Réfutation et son frère puîné Serge - qui signe Benoît Damon - Le Cœur pincé. Deux récits différents mais que sous-tend un même thème autobiographique: vingt mois plus tôt la maladie de leur père, frappé par une encéphalite, les bouleversa, les renvoyant tous deux à leurs enfances respectives et partagées. Seize ans après, voilà que leurs livres reparaissent simultanément, mais retravaillés, ornés de saisissantes images d’époque en noir blanc de leur mère (photographe de formation), augmentés de post-scriptum inédits. Et de préfaces croisées: Benoît présente Yves et Yves présente Benoît.

 

Préjugé de béotien: un auteur qui réécrit un de ses livres n’est-il pas soupçonné de remâchage? Réponse sereine d’Yves Laplace: «Un écrivain a l’autorité de revisiter ses œuvres, de continuer à les accomplir, car rien n’est écrit dans le marbre. Moi j’ai le souci de revenir sur les choses, avec celui aussi de ne pas effacer leur origine. En littérature, le temps est traversé d’une manière paradoxale.»

 

La prose très maîtrisée d’Yves Laplace est ainsi douée d’une mouvance interne et régénérative. A l’instar du peintre devant son chevalet, il ose modifier à souhait ses travaux par des repeints immédiats, et, plus tard, par des repentirs – soit des corrections à l’huile et à la térébenthine - plus incisives.

Son enfance à Genève, dans le quartier de Vermont et des Cropettes qui est en amont de Cornavin, il l’a consignée, peut-être aussi retouchée, dans les pages de La Réfutation, seconde mouture. Une narration à la fois tragique et amusée, rougie de sarcasme, pimentée d’énigmatiques autodérisions.

A cinq ans, Yves Laplace se levait à l’aube chaque dimanche pour aller chercher pour ses parents un exemplaire de La Suisse dans une inoubliable caissette en fer-blanc. Lui instilla-t-elle la saveur ferrugineuse de l’actualité locale ou mondiale? «A douze ans, je lisais le Monde diplomatique (…). Je suivis la campagne électorale – française ndlr – à la télévision. J’étais partagé entre Rocard et Krivine.» Dans ce havre familial électrisé par les chansons de Ferré, Brel, Brassens et Barbara, il pouvait plus librement exprimer ses opinions politiques (de gauche déjà) que dans les couloirs du Collège Rousseau.

Dès l’âge de cinq ans, son père l’a souvent emmené au stade de La Fontenette pour y soutenir Etoile Carouge. Quel beau legs! En 1984, Yves Laplace deviendra arbitre de football. Il a «sévi» 17 ans en 2e ligue. Une expérience heureuse qui se poursuit en appoint subtil à ses hautes stratégies et défis littéraires.

 

 

 

BIO

Né le 23 mai 1958 à Genève

1984 Parution d’Un homme exemplaire au Seuil et création de Sarcasme au Petit Odéon.

1997 Premier voyage en Bosnie, relaté dans Considérations salutaires sur le désastre de Srebrenica (Seuil).

2001 Rejoint les Editions Stock avec L’Inséminateur.

2009 Sa pièce Candide, théâtre, à Carouge et Montreuil, attire 20 mille spectateurs.