12/11/2011

Les séjours de Strindberg à Lausanne.

A Stockholm, le 14 mai 1912, le cancer emporte un des plus grands dramaturges de son temps. En découvrant sa nécrologie dans leurs journaux, de vieux Lausannois se souviennent qu’il y a un quart de siècle, l’auteur de «Mademoiselle Julie» avait séjourné plusieurs mois, et par deux fois, sur les hauteurs d’Ouchy. Johan August Strindberg était alors un gaillard blond de 34 ans, à mèches ébouriffées sur un front bombé de poète romantique (ce qu’il n’était pas), et des yeux clairs suspicieux. Une espèce de Viking policé, qui devait refréner quelque désespérance rageuse et dont on dira plus tard qu’il était atteint de paranoïa, à l’instar de Louis II de Bavière, son contemporain. Que son génial cerveau fut tour à tour torturé par un naturalisme forcené, par un socialisme lui aussi déjanté, puis par un symbolisme mêlé d’alchimie fantaisiste…

 

Quand il débarque en Suisse romande, la première fois à fin janvier 1884, avec sa première femme Siri von Essen – une ex-baronne Wrangle – et leurs deux fillettes Karin et Greta, August Strindberg parle le français couramment. De fait, il vient de quitter les quartiers chics de l’ouest parisien où, fuyant une Suède qui lui devenait «irrespirable», il avait suivi des cours accélérés de perfectionnement dans l’espoir de s’affirmer en France comme un auteur «européen». Déçu par la Ville Lumière et son miroir aux alouettes, il met le cap sur l’arc lémanique et se trouve un logis très confortable dans la pension Le Chalet - sise encore, 130 ans après, au 49 de l’avenue d’Ouchy. Après tant de mois d’exil désordonné et frénétique, qui épuisent surtout son épouse et ses deux filles, il y trouve un confort agréable et même du réconfort spirituel. C’est là, qu’en 1884, naîtra son seul fils Hans. Dans une lettre à son ami de Stockholm Gustav af Geijerstam, Strindberg dresse un éloge très vibrant de notre contrée, mais dont la chute nous laissera des sentiments mitigés: «Ici, je vis dans le plus beau pays du monde. La liberté! L’innocence! De belles et fortes pensées! Des gens libres! Imagine-toi vivre parmi des gens qui n’ont ni littérature, ni art, ni théâtre! C’est un baume pour l’âme!»

Méconnaissant beaucoup la culture de sa deuxième terre d’accueil, notre Suédois n’en fréquente pas moins le Cercle littéraire de la place Saint-François qui fut la demeure de Benjamin Constant. Au numéro 3 de la rue Centrale, il converse régulièrement avec le libraire Benny Benda, d’origine berlinoise chez qui Strindberg fera éditer à compte d’auteur une traduction en français de son livre le plus contesté et houspillé: «Mariés»: irrespect de la politique suédoise de son temps, accents nettement antiféministes, sinon rèchement misogynes… Supermacho exécrable, ou peintre génial de l’âme des femmes, il demeure une énigme.

Après la mort de Strindberg, dont le centenaire sera célébré l’an prochain à Stockholm, mais aussi par tous les médias de la planète, des psychanalystes ont supposé que ses fâcheries quotidiennes relevaient d’une culpabilité homosexuelle refoulée. Voire de la honte d’avoir été enfanté par une sommelière d’auberge engrossée par un gros bourgeois ruiné… Or il suffit de le lire les puissantes tragédies de ce Shakespeare scandinave, pour se rendre compte qu’il s’était vigoureusement affranchi de toute tutelle, qu’elle fût nationale, patriarcale ou familiale.

Les admirateurs francophones de Strindberg ont le tort souvent de ne connaître que son répertoire théâtral - «Mademoiselle Julie», «Créanciers», «La danse des morts», etc. Or son premier chef-d’oeuvre à retentissement, en 1879, fut une prose romanesque: «La chambre rouge». Et en sa thébaïde lausannoise, il n’écrivit aucune tragédie, mais quatre nouvelles à la fois dramatiques et colorées, délayées à l’aquarelle. Autobiographiques, sans l’être vraiment. Lausanne y rayonne avec ses odeurs maraîchères, place Pépinet, ou au sommet de la colline de Marterey, dans les vapeurs carnées d’un certain Hôtel de l’Ours. On y dépeint aussi, dans les jardins oscherins du Beau-Rivage, un magnifique magnolia en fleur. A la fois rose, austère, joyeux, tragique… Un emblème poétique?

 

 

 

 

 

Un paysagiste littéraire du Léman

 

Extrait de la nouvelle «Rechute», parue en 1885 dans le recueil «Utopies dans la réalité»*. Celle-ci a pour protagonistes un certain Paul Petrovitch, anarchiste russe désenchanté, réfugié en Suisse, et sa compatriote Annitchka. Sachez qu’à ses heures perdues, August Strindberg était peintre.

«L’après-midi, à Ouchy, ils s’installèrent dans une barque, et Paul se mit aux rames. Le soleil radieux brillait et tout était d’un bleu lumineux. Les forêts de hêtres et de châtaigniers des montagnes savoyardes ressemblaient à des toisons de poils rudes et, tout en haut sur les Cornettes de Bise, il y avait encore quelques plaques de neige. A l’est, vers le château de Chillon, les Alpes du Valais se dressaient comme une cathédrale gigantesque, que l’âge avait rendue grise, et les deux tours, de Mayen et d’Aï, s’élevaient au-dessus de la chaîne de montagnes pareilles à une Notre-Dame bâtie par des titans; les souriants coteaux de Lavaux, plantés de vigne en terrasses, faisaient penser à d’énormes escaliers montant vers les temples de pierre des monts de Cubly et de Folly: la dent de Morcle, avec son sommet comme tranché au couteau, se dressait tel un temple mexicain à degrés, haut de huit mille pieds, dont le toit recouvert de neige fraîche éclatait de blancheur. Au loin, à l’ouest, dans la brume solaire, l’étendue du lac Léman se confondait avec la terre, comme une mer largement ouverte, sans fin ni limite. Mais quand l’œil fixait un instant la brume, les monts bleus du Jura en surgissaient, pareils à un long et léger nuage estival.

-     N’est-ce pas ainsi qu’on s’imagine les cieux? Dit Anna.

-     C’est un beau pays, répondit Paul, mais ce n’est pas le nôtre!»

 

Utopies dans la réalité, nouvelles traduites du suédois par Elena Balzamo et Pierre Morizet, Ed. Actes Sud, 274 p.