06/08/2011

La Suisse à la croisée de 500 pèlerinages

Par un jour d’intempérie de l’an 1500, une Dame Barbara von Breitenlangenberg, propriétaire d’un manoir soleurois aujourd’hui en ruines (celui de Gilgenberg) vit son châle emporté par un coup de vent. Elle le retrouva un an après à Meltingen, au pied d’un sureau dont les branches chargées de baies camouflaient une figurine de la Vierge. Par reconnaissance, la châtelaine dota l’église du village de beaux vitraux. Quant à l’arbre miraculeux, il fut longtemps protégé et vénéré, mais il ne survécut pas aux déprédations perpétrées par des partisans de la Révolution française. Il fut depuis remplacé et, aujourd’hui encore, un sureau fleurit près de l’édifice restauré, du côté du chevet. «J’ignore si les pèlerins emportent encore ses feuilles, comme c’était le cas autrefois», écrit l’abbé Jacques Rime, dans un livre récent * qui propose près de 500 autres lieux de pèlerinage en Suisse, avec la description de leurs richesses, des itinéraires qui y mènent et leur histoire, souvent blasonnée d’une légende dorée et populaire. Ainsi, dans le même canton, la somptueuse abbatiale bénédictine de Mariastein conserve en son vaste complexe un sanctuaire très visité: la «grotte de Marie», où une statue de celle-ci portant l’Enfant Jésus est éclairée en permanence par des cierges. Un autre miracle, attesté déjà au XVe siècle, est à l’origine de la fréquentation grandissante du site (même par des Tamouls non catholiques!). La mère du Christ aurait sauvé un enfant tombé accidentellement d’un rocher abrupt en lui enjoignant d’installer plus tard un oratoire dans une excavation. Celle-là même qui fait l’objet de tant de dévotions.

Si l’on vous recommande de visiter, ou revisiter, ces trésors mystiques soleurois du Schwarzbubenland (le pays des «Garçons noirs»; soit un refuge d’anciens contrebandiers), plusieurs autres destinations décrites par l’abbé Jacques Rime sont tout aussi édifiantes. Instructives surtout pour qui aime l’histoire de son pays.

Gruérien de La Tour-de-Trême, l’écrivain est, à quarante ans, curé de Courtion dans le district du Lac, et de Grolley, en Sarine. Un de ses chapitres les plus pittoresques (foi de Dzodzet!) retrace le chemin de saint Jacques de Compostelle de Fribourg à Romont: c’est son jardin intime, le sentier secret de sa spiritualité personnelle. Pourtant, il a parcouru durant deux longues années, par monts, par vaux, et par villes et forêts, tous les cantons, et leurs recoins les moins connus. Il en résulte une mosaïque heureuse, un labyrinthe vertigineux où c’est le culte marial qui a servi de fil d’Ariane, de viatique aussi.

A Genève, il a humé l’esprit troublant d’une campagne résolument calviniste, mais qui n’a pas tout à fait oublié le charisme apostolique d’un François de Sales. De son exploration du Valais Jacques Rime est revenu un peu groggy, tant le «Vieux-Canton» se nourrit d’histoires vraies ou fausses qui remontent à l’antiquité romaine, aux saints les plus anciens du christianisme, et au Moyen Age le mieux conservé de Suisse, sinon d’Europe. Bien sûr qu’il rend hommage à saint Théodule, et il va sans dire que l’abbatiale de Saint-Maurice, dans la ville éponyme, est étudiée d’une manière circonstanciée pour invoquer son atypique saint patron d’Agaune, ses vestiges antérieurs et son prestige intellectuel qui perdure. Il en va de même pour le vieil hospice du Grand-Saint-Bernard et ses traditions d’accueil. Une hospitalité indéfectible qu’illustre l’émouvante devise des chanoines: «Ici, le Christ est adoré et nourri.» Elle aurait été dictée au IXe siècle par le fondateur du havre alpin en personne, Bernard de Menthon. Or, saviez-vous qu’à Port-Valais, en zone lémanique, on priait une sainte Apolline contre les douleurs dentaires? Qu’à Monthey, une relique de saint Blaise – qui avait été prélat en Arménie en l’an 316 – guérissait les maux de gorge? Des anecdotes pareillement charmantes, frappées du «mystère chrétien», mais qui longtemps furent courantes dans toute l’Europe (comme les reliques), n’abusent bien sûr jamais Jacques Rime. Ce ne sont que superstitions éculées, savoureusement naïves, que la Réforme s’efforça de condamner dès le XVIe siècle dans la plus grande partie de la Suisse, en les ridiculisant. Rime, lui, les réégrène en son chapelet de prêtre qui, avec une foi imitant celle du charbonnier, continue de vénérer sa belle Madone, à lui. Celle de sa petite enfance. Ce qui n’enraye aucunement son scepticisme d’intellectuel – et qui pourrait passer comme une élégante politesse envers ses «adversaires» protestants:

«La pratique du pèlerinage a considérablement changé aujourd’hui. (…) Il me semble que le culte de la Vierge Marie est toujours présent, culte d’autant plus populaire qu’il montre le côté doux et maternel de la religion.»

Et pourquoi le pèlerinage chrétien, en Suisse, comme ailleurs, connaît-il un succès si vif et universel? «Il s’explique aussi par un lien avec la nature et peut-être par la nostalgie d’une atmosphère perdue. Une atmosphère où la vie allait avec les travaux des champs.»

Jacques Rime: Lieux et pèlerinages de Suisse, Ed. Cabédita, 270 p.

 

 

Liturgie mariale près de Lausanne

Subdivisé en autant de chapitres que la Suisse compte de cantons, le guide de l’abbé Jacques Martin consacre six pages au Pays de Vaud où la Réforme, depuis son implantation en 1536, s’est efforcée de bannir le culte de la Vierge, ses symboles et ses lieux de prière. Un texte substantiel y narre l’histoire du monument gothique le plus prestigieux de Suisse, la cathédrale de Lausanne, bénie en 1275 par le pape Grégoire X. Avant sa conversion au protestantisme, elle portait la désignation sacramentale de Notre-Dame. Un gros paragraphe nous éclaire sur le souvenir d’une église de Nyon dévolue jadis à Jean le Baptiste, mais où l’on vénéra aussi, au Moyen Age, des martyrs chrétiens occis dans la même ville, et qui portaient les noms d’Héraclius, Paulinus, Aquilinus, Minérius…

Plus près de la capitale vaudoise, Jacques Rime nous invite à une promenade sur l’adret lémanique, en amont des parchets de Lavaux. Plus exactement au-dessus de Chexbres, au lieu-dit le Rocher de la Dame, que surplombe aujourd’hui une croix géante. «On rapporte, écrit-il, que dans le passé, jusqu’au XVIIIe siècle, les personnes empêchées de se rendre à Lausanne pour l’Annonciation y venaient contempler les tours de la cathédrale.» Puis notre érudit mentor de nous conduire vers l’ubac plus terrien de notre canton, et jusqu’à la commune d’Etagnières, dans le Gros-de-Vaud, qui fut un ancien bailliage catholique. Dans la chapelle de pèlerinage Saint-Laurent, il nous avise une statuaire dont se détache une pietà de l’époque baroque, pleurant son fils mort en croix. On croit y entendre le Stabat Mater de Pergolèse, ou celui de Dvorák, ou de Vivaldi, ou de Poulenc…