22/04/2011

Graham Greene, un Corsalin peu tranquille

 

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Le 8 avril de 1991, en l’église catholique Saint-Jean de Vevey, le cercueil de Graham Greene est aspergé par un personnage surgi d’un de ses romans. En effet, le père Leopoldo Duran, qu’il avait rencontré en Espagne, lui avait inspiré en 1982 le héros de Monsignor Quixotte avant de devenir un ami fidèle. Plus connu, partout dans le monde, et par des millions de lecteurs, pour Un Américain bien tranquille (1955) et Notre agent à La Havane, l’écrivain est mort la veille à 86 ans à l’hôpital veveysan de la Providence.

Il sera inhumé dans le cimetière d’un village vaudois, où il ne vécut que neuf mois avec sa dernière compagne Yvonne Cloetta, après un long séjour à Antibes, au bord de la Grande Bleue. A Corseaux, il pouvait admirer une «bleue» moins grande – on parle du Léman… - mais qu’il admirait tout autant depuis un balcon vis-à-vis du Grammont. Il était surtout heureux d’habiter près de Jongny, où sa fille Caroline Bourget et ses enfants étaient domiciliés depuis 1973. Auparavant, il y venait tous les ans, pour Pâques et de Noël, et rendre visite à son ami Charlie Chaplin en son manoir de Ban, à Corsier.

En s’installant en juillet 1990 à Corseaux, Greene fut d’emblée bien accueilli par les Corsalins, dont il appréciait le sourire et la discrétion. En retour, ils le trouvèrent charmant, élégant, bon vivant: il éclusait des martinis secs en compagnie de son pote l’acteur Peter Ustinov. Grand baroudeur cosmopolite, l’auteur de La puissance et la gloire (un de ses romans catholiques où l’éthylisme est un thème central), préférait les vins suisses aux français. Dans les restaurants du Raisin, à Cully, et de la Grappe-d’Or, à Lausanne, il aima beaucoup le blanc vaudois. Cela ne l’empêcha jamais de marcher droit, du haut de ses 1m90, vêtu de tweed vert-brun, avec, au col une cravate impeccablement nouée. «Il avait les yeux clairs de James Stewart», se souvient une dame du village. La même insiste que personne ne reprochait à Greene d’avoir fait dire une méchanceté sur la Suisse à un de ses héros du Troisième homme, un autre de ses best-sellers: «L’Italie, sous les Borgia, a connu trente ans de terreur. Mais ça a donné Michel-Ange, la Renaissance! La Suisse a eu 500 ans de fraternité, de démocratie, de paix. Ça a donné quoi? Le coucou.» Or cette saillie célèbre, qui n’existe pas dans le roman, aurait été du cru d’Orson Welles lui-même, l’acteur qui incarne le personnage qui la profère dans le film éponyme - porté à l’écran en 1949 par Carol Reed…

Corseaux se trouvait aussi à proximité des hôpitaux de la région de Vevey où Greene suivait un traitement antileucémique. Une allusion à celui de la Samaritaine apparaît en 1980 dans un roman intitulé Docteur Fischer de Genève, qui met en scène un traducteur anglais travaillant chez Nestlé. L’économie helvétique y est mise à mal par cet écrivain très engagé, viscéralement anticapitaliste. Un «cryptocommuniste» diront ses ennemis du patronat d’alors.

Pourquoi, après le Mexique, La Havane et d’autres lieux exotiques, avoir cette fois choisi la Suisse comme cadre romanesque? Réponse glaciale de l’auteur: «Existe-t-il un pays moins susceptible de provoquer l’inspiration? On aurait tort de penser que mes romans se passent toujours dans des endroits impossibles…»

Un ingrat donc? Un antihelvète? Pas forcément. Le sourire cet hôte courtois camouflait une âme ravagée, et ses concitoyens de Corseaux ne lui en voudront jamais. Ils lui avaient déjà dédié, au chemin du Grand-Pin, un banc parlant où l’on s’assied pour contempler à sa manière le Léman, en écoutant une voix enregistrée qui déclame des extraits de ses livres. Et le matin du 9 avril passé, ils ont inauguré une plaque commémorative à sa gloire, proche du petit cimetière, où ce grand diable rouge du Hertfordshire repose depuis vingt ans.

 

 

Un écrivain engagé et chrétien

 

Né le 2 octobre 1904 à Berkhamsted, Graham Greene eut pour père le principal de l’école où il commença sa scolarité. Etudes à Oxford et débuts dans le journalisme où il fustige mémorablement le cinoche de Hollywood. Il devient catholique pour épouser Vivien Daryell-Browning, puis un romancier scandaleux, décrié, puis lu dans le monde entier. Romans, pièces de théâtre, scénarios de films. Sa prose est hantée par un pessimisme terrifiant, mais auquel la foi catholique offre une échappatoire. Ses personnages sont des déracinés. Longtemps au service du Foreign Office, à Londres, il sera accusé à tort d’avoir été un espion au service de l’URSS. Ça l’amusa beaucoup.

Les Editions Bouquins, à Paris, publient en deux volumes de 1000 pages des œuvres de Greene, parmi lesquelles des inédits.

Lire aussi: Pierre Smolik: Graham Greene et la Suisse, Ed. Zanedita, 2005