16/07/2011

Un médecin lausannois dans la Russie de Staline

En janvier 1936, un jeune médecin vaudois de 24 ans s’embarque avec sept valises dans un wagon pour Berlin, Varsovie et Moscou. En Russie, la patrie de sa mère qui y souffrit en tant que juive du ségrégationnisme obscurantiste des derniers tsars, le Dr Henri Jeanneret trouvera, pense-t-il, un peuple que le communisme a rendu libre et heureux. Fils du conseiller national popiste Maurice Jeanneret, il a lui-même été un temps militant du PS lausannois et signé des articles dans Le Droit du peuple. Mais il se réjouit surtout de parfaire sa formation à l’Institut de physiologie expérimentale que dirige une amie de ses parents, Lisa Sterne, dans le quartier du Bolchoï. Puis dès l’automne 1936, à l’Hôpital Botkine, au 5 de la Botkinski Projezd, un centre de recyclage pour praticiens où il travaillera comme assistant.

Henri Jeanneret est bien est accueilli par le corps médical, grâce notamment à sa toute fraîche thèse de doctorat à la Faculté de médecine de Lausanne sur l’Influence du chômage sur la santé des familles de chômeurs et spécialement sur celle de leurs enfants. Il loge un temps dans la demeure «bourgeoise» d’un confrère, proche de la place Rouge et d’une patinoire municipale sur laquelle il gambade en compagnie d’une jeunesse russe moyennement enthousiaste («La conversation était peut-être plus libre que dans un local où on peut supposer qu’il y a des micros»). Peu après, il partage une chambre avec une cousine germaine qui lui donne des cours de russe, et l’ami de celle-ci dont un beau-frère est impliqué dans de sombres manœuvres policières commanditées par Staline. Enfin, il se trouve une chambre individuelle dans le deux-pièces d’un ouvrier qui vit à l’étroit avec femme et enfants dans la seconde: la mensualité de 200 roubles que lui verse Henri Jeanneret équivaut alors à un trajet ferroviaire de Moscou au Caucase, ou à dix kilos de beurre. Peu argenté lui-même, le Lausannois organise avec ses cousines un trafic de montres-bracelets, fabriquées à la Manufacture Excelsior-Parc de Saint-Imier et dont l’usage est nouveau en Union soviétique. Chacune lui rapporte 250 roubles…

 

Un demi-siècle après ce séjour de deux ans en URSS - ponctué d’une passionnante expédition dans les monts du Caucase - et un lustre avant sa mort en 1992, le Dr Henri Jeanneret livra ses souvenirs à son fils Pierre Jeanneret dans un entretien de 78 minutes sur cassette. Ce dernier, né en 1944 à Lausanne, est connu pour des travaux d’ethnographie rurale, ses publications sur le mouvement ouvrier et pour avoir été maître au Gymnase des Chamblandes. Il avait interviewé son père dans le cadre d’un travail de recherche personnel, indépendant de son métier d’enseignant et qui ne devait pas avoir de suite. Désormais, ce témoignage paternel en jachère figure au cœur d’un petit livre que Pierre Jeanneret a enrichi d’annotations, de chapitres explicatifs de son cru et d’un document attestant les persécutions subies sous Staline par la branche russe de sa famille paternelle. Le discours du Dr Jeanneret est empreint d’une certaine candeur: à son arrivée à Moscou en 1936, soit à la veille des grandes purges staliniennes (qui aboutirent, en 1939 à l’exécution de 680 000 personnes et à la déportation de centaines de milliers d’autres), il n’y voit d’abord que du feu. Alors qu’en Suisse, tant de gens de son âge sont au chômage, en URSS cette notion n’existe pas. La nouvelle génération s’emballe pour de grands projets scientifiques, telle l’exploration du pôle Nord, ou le développement de l’alpinisme, dans le Caucase notamment. En fait, Henri Jeanneret décrit avec sincérité l’insouciance juvénile du carabin qu’il a été à 26 ans. Cinquante ans après, il aurait pu, comme bien d’autres soutenir qu’il avait d’emblée décrypté que le fond de l’air était avarié et pressenti l’avènement de la Terreur. Or la Terreur atteindra sa proche famille de plein fouet, quelques semaines après son retour en Suisse, avec l’arrestation et l’exécution à fin 1937 d’Alexandre, alias «Choura», son cousin germain de Leningrad: c’était un colonel de l’Armée rouge au service du fameux Mikhaïl Toukhatchevski. Ce dernier avait été injustement condamné et fusillé pour trahison en faveur de l’Allemagne, sur une accusation fondée sur de faux documents fabriqués par les services secrets nazis de Reinhard Heydrich.

Henri Jeanneret avait éprouvé un si grand désir de découvrir le pays de sa mère Louba Minkina, médecin à Lausanne comme son époux Maurice, et décédée d’«un vice cardiaque» deux années auparavant, qu’il avait peut-être pris le parti de l’aimer comme un paradis perdu maternel, une terre idéale et prénatale. En fin d’interview, il avoue quand même à son fils Pierre qu’il retourna au pays natal en 1937 avec des impressions négatives: «L’atmosphère s’alourdissait. Je me souviens que les employés, lorsqu’il fallait renouveler un papier, un permis, faire une démarche, devenaient désagréables et insolents avec les étrangers. Alors, qu’en janvier 1936 au contraire, les étrangers étaient très bien reçus (…). J’avoue que je ne me souviens pas: est-ce que mon contrat n’a pas été renouvelé, ou est-ce que moi, je suis parti parce que l’atmosphère devenait trop lourde?»

 

Pierre Jeanneret: Un médecin lausannois en URSS, 1936-1937. Ed. de l’Aire, 98 p.

 

 

 

Varappes dans le Caucase et au Daghestan

 

En Helvète épris de ses Alpes et en ascensionniste endurci, le Dr Henri Jeanneret dut mettre au défi ses cousines et cousins moscovites, et quelques amis à moue caustique: leurs cimes caucasiennes seraient plus élevées que le Mont-Rose et son Cervin à lui, soit. L’alpinisme est devenu un nouveau sport national, voire une épopée patriotique qui raffermit leur foi collective en un régime qui ne serait pas déjà corrompu, soit. Il sera digne de leur ferveur.

Par deux fois, le médecin assistant profitera de quelques semaines de vacances pour chausser de gros souliers à clous et se mettre dans la cordée de novices soviétiques vite aguerris, qui avaient pour mission le balisage d’un terrain accidenté à l’extrême. Plus tard, il convint qu’après avoir été élitaire, l’alpinisme en URSS était devenu un sport de masse. Sous la houlette de l’Union du tourisme prolétarien, Henri Jeanneret arpenta en été 1936 le mont Kazbek (5043 m d’altitude) puis l’Elbrouz, dont les deux sommets culminent à 5593 m et à 5642 m. On accédait à ces hauts massifs volcaniques armé de couteaux et de pistolets pour résister à d’éventuels brigands, et se coiffer d’un chapka de l’Armée rouge.

En 1937, il consacra ses vacances à l’Hôpital Botkine, pour retourner dans la même région montagneuse et explorer cette fois le Daghestan. Un territoire tout autant accidenté, situé entre la Russie et la Géorgie. En y traversant des montagnes, Jeanneret eut le tort de boire au passage l’eau souillée d’une fontaine. En quelques jours, il perdit dix kilos. Suivirent des soins d’urgence à Tbilissi, la capitale de la Géorgie, puis un transfert par avion à Moscou, dans un meilleur hôpital. Mais c’est à son retour définitif à Lausanne, en hiver 1937, que son goût pour la nourriture lui revint. Au Daghestan, le docteur se souvient, sans mépris, qu’on lui servait chaque jour une espèce de potage à la graisse rancie de mouton.

 

01/05/2011

Romain Bovy, un Tatar à Chexbres

BOVY_ROMAIN.jpg

Sous la voûte du cellier qui sent bon la futaille, il vous domine d’une tête avec le charme d’un grand-duc russe en tournée. Mais en ce caveau «Au Cœur d’Or» des vignerons de Chexbres, le tout premier de la région (patente octroyée en 1964 lors de l’Expo nationale), Romain Bovy n’est plus en vadrouille: en reprenant il y a vingt mois ce local de dégustation délaissé pour y créer aussi un espace de manifestations musicales, ce petit-fils d’un des plus fameux d’entre eux, Maurice Bovy, se fait à 39 ans sédentaire. Finies les navettes entre Moscou et une scène de tournage au Tadjikistan, où il fut le scénariste de Bakhtiar Khudojnazarov, pour le film Luna-Papa, primé à Locarno. Ou entre l’Ermitage de Saint-Pétersbourg et l’Académie d’architecture de Mendrisio, au Tessin. Ou encore entre une école de langues en Toscane et une autre à Madrid. «Cet endroit très local et mythique est devenu le prolongement de moi-même. Ou serait-ce l’inverse?» Le nouveau gérant travaille seul, sans subventions, dans des murs que la commune lui loue. Pour les frais d’infrastructure, il y a les vins du cru. Pour ceux de sa programmation qu’il diversifie à souhait (soirées jazz, impro, tango, rock acoustique, chorales patoisantes, chanson francophone, one-man-shows, musiques d’ailleurs), il fait passer le chapeau. L’entrée est libre et doit le rester. Aussi a-t-il créé une association qui lui permettrait d’avoir les coudées plus franches*. «Je connais ce caveau depuis mon adolescence, grâce à grand-papa: Maurice Bovy avait des dons artistiques. J’ai conservé les dessins qu’il y avait accrochés et des peintures sur tonneau: des copies fidèles de toiles d’Anker mais où les visages ont été modifiés pour évoquer les gens d’ici.» Entre un pressoir sculpté en 1712 et un bar-comptoir que Romain a lui même façonné, des tables en bois de douve peuvent rassembler une centaine de dégustateurs-spectateurs mélomanes, sous un tamisage de lumière original. Il a été conçu par le grand éclairagiste du Théâtre de Vidy Christophe Kehrli: des bouteilles de Lavaux contenant des ampoules. Elles sont suspendues au plafond par des fils. L’espace s’en est astucieusement amplifié, à l’étonnement des vieux Chexbriens. Ceux-ci ne reviennent que quand c’est un gars ou un groupe du voisinage qui jouent. Lorsqu’un vent musical d’ailleurs y souffle, un public plus bigarré et nombreux afflue au Cœur d’Or. Il en vient de Vevey, Lausanne, Genève, de Haute-Savoie.

Voilà Romain Bovy à l’école des microcosmes. En se déchaussant de ses bottes de sept lieues, il découvre qu’elle est plus complexe qu’il ne l’aurait crue. Pourtant son ambition et sa hardiesse sont intactes. Sous son duvet sourcilier châtain, les paupières sont étirées comme chez les Asiates des steppes: Romain Bovy est par sa mère originaire de la province de Stavropol, au pied du Caucase. Une région de Russie où la politique migratoire de Catherine II avait entremêlé des ethnies hétérogènes, aux sangs pas forcément compatibles. Un des plus anciens de ces sangs-là est le sang tatar. Celui-là même qui fait battre le pouls de ce garçon de 39 ans «bien de chez nous», et dont Lavaux, comme on l’a vu, est une des patries. Il naît à Genève, dans le quartier des Délices. Son père, linguiste et traducteur, a épousé sa mère caucasienne encore soviétique à Moscou, au Palais des Mariages, non loin de l’ambassade de Suisse où, 30 ans plus tard, leur premier né sera employé comme «homme à tout faire» culturel. A Romain, tout comme à son frère Maxime et à ses sœurs Natacha et Sophie (une des neuf espiègles Colombines de la Fête des vignerons de 1999), les Bovy imposent le russe comme première langue maternelle. Le français ne suivra qu’après un séjour mémorable à Montréal.

Depuis qu’il n’y a plus d’URSS et qu’il devient stratégiquement important de dialoguer avec la Russie, la brillante fratrie Bovy est sollicitée souvent par plusieurs instances culturelles et diplomatiques. Ces beaux hybrides aux yeux bridés sont plus que bilingues: ils pensent en russe, aussi vite et bien qu’en la langue de Voltaire. Or voici que leur aîné, Romain, doit réapprendre à penser en chexbrien.

Un beau défi!

 

 

 

 

 

 

 

Le Cœur d’Or, rue du Bourg 22, sous le Cinéma de Chexbres. www.coeurdor.ch

 

Carte d’identité

 

Né le 15 novembre 1972, à Genève.

 

Quatre dates importantes

 

1995 Débarque un 1er mai en gare de Biélorussie, à Moscou.

 

1998 Il est l’auteur du script de «Luna-Papa», du réalisateur Bakhtiar Khudojnazarov.

 

2001 Attaché culturel à l’ambassade Suisse de Moscou.

 

2009 Reprend l’ancien caveau de Chexbres.