02/07/2011

Un Barbe-bleue à La Sarraz

La dépravation des grands seigneurs du Moyen Age instilla des rumeurs et de légendes colorées. Compagnon de Jeanne d’Arc, Gilles de Rais – 1404-1440, exécuté pour avoir violé et massacré de nombreux jeunes gens – inspira à Perrault le conte de Barbe-Bleue. Des tueurs en série, il y en eut aussi en Suisse: on songe à Michel Peiry qui, de 1981 à 1987, perpétra une dizaine de meurtres sur des ados. Or le «sadique de Romont», qui n’était point seigneur ni châtelain, aurait eu un devancier médiéval plus immoral encore, qui, lui, avait titre de baron: François Ier de La Sarraz régna au XIVe siècle sur les massives tours carrées de son château en aplomb d’un défilé, entre la butte jaune du Mormont et les flancs mauves du Jura. Après sa mort en 1363, il tomba dans l’oubli. Les chroniqueurs de son époque l’ignorèrent, les historiens ultérieurs itou. Il réémergea en 1835, au hasard de coups de pioche abattant une paroi mystérieuse qui camouflait une ancienne nécropole seigneuriale: une chapelle dédiée à saint Antoine, patron des pestiférés. Nos conquistadors réformés de Berne l’avaient utilisée comme dépôt de munitions avant de la murer. Au centre du sanctuaire, les archéologues du XIXe siècle découvrirent le monument funéraire d’un certain François Ier de La Sallaz, imposant par son marbre ornementé et entouré des sépultures, elles aussi sculptées, de sa veuve et de ses enfants. Le mausolée émerveilla des spécialistes de l’art gothique par la transparence de ses moulures bien préservées. Puis il intrigua les historiens: qui fut cet homme dont le gisant tout nu se laisse dévorer par des vers visqueux, des crapauds et des lézards? (La même vermine ronge le dos de l’Ange tentateur des Vierges folles au portail sud de la cathédrale de Strasbourg.)

 

 

Fut-il un pervers qui, en vieillissant, reprit peur de l’enfer et exigea que sa tombe devint un symbole spectaculaire du repentir chrétien? Ce baronnet dont on ne sut rien durant cinq siècles, aurait été un prince-satyre, un trousseur de jeunes chevrières dans le maquis sauvage du Mormont. Sinon dans le bois de Ferreyres. Sa contrition perpétuelle s’y fait encore entendre par le chant monocorde du bouvreuil.