15/12/2011

Les chevaliers vignerons d’un quartier pentu

Jurigoz, quel drôle de nom! Ça sonne comme la cité antique de Jéricho, et ses trompettes bibliques, ou le lait en poudre Guigoz dont furent nourris tant de bébés privés de mamelles maternelles. Aujourd’hui, c’est celui d’une avenue de Lausanne à trafic permanent que délimitent un pont ferroviaire et le rond-point de Montchoisi, à deux pas de la frontière pulliérane. Il y a peu (108 ans en arrière, c’était hier…), il fut précédé par un chemin de Jurigoz plus étroit, moins carrossable, plus déclive, déboulant déjà de Georgette, à la croisée de l’actuelle avenue de la Gare. Or en ce carrefour venteux se situe un des points de vue les plus exceptionnels de la ville, car il offre au badaud qui n’a pas le nez rivé sur ses godasses une vision binoculaire et éthérée de son vaste environnement géologique. Campez-vous au bas de la rue Bellefontaine, sous la muraille cambrée de l’Institut musical de Ribaupierre et son haut marronnier festonné de lierre: vous aviserez à droite la broderie violette du Jura et son sommet du Mont-Tendre, qui domine, à 1679 m, des roches calcaires, des moiteurs champignonnières, des trous à sorcières… Devant vous, se déploie une tout autre orographie, granitique, plus jeune, plus élevée: celle des Alpes de Savoie qui, elles, surplombent notre Léman, et vers les rives duquel dévale l’ancien quartier d’«En Jurigoz».

En farfouillant dans les archives de mon quotidien préféré, je suis tombé sur une chronique d’avant-guerre de Maxime Reymond (1872-1951). Cet éminent toponymiste nous y apprend que Jurigoz dérive d’un nom plus singulier encore, «Jovigo», qui remonte au XIIe siècle: il désignait un «territoire». Soit un domaine seigneurial, suburbain et viticole qui s’étendait entre Oschie (Ouchy), la Jarjata (Georgette) et Rongimel (Montchoisi)… Qui en étaient les propriétaires? Quelle saveur avait leurs crus domaniaux? C’est dans un registre foncier, ou cartulaire, du chapitre de Lausanne des années 1180 à 1240, qu’il trouva la réponse. Ces Jovigo étaient des vignerons adoubés chevaliers qui - à titre de rente - sacrifièrent la majeure partie de leurs revenus pour l’édification de notre somptueuse et bien-aimée cathédrale. Leur vin devait avoir un petit goût de messe.

 

 

10/12/2010

Précieuses archives de Cudrefin

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Le chiffre de l’année 999 estampille un document identifiant le bourg de Cudrefin, dans le Vully, pour la première fois. Un avant l’an mille, qui devait être celui de la fin du monde, Rodolphe III de Bourgogne y avait établi une de ses résidences royales, avant de le céder à l’évêque de Sion. Dans une copie postérieure de l’acte de donation, il est fait mention d’une «petite ville privilégiée dans le bailliage d’Avenches, canton de Berne, vis-à-vis de Neuchâtel et sur la côte orientale du lac.» Les archivistes y ont bien reconnu Cudrefin: avec sa modeste population actuelle (1197 âmes), voilà la commune la plus septentrionale du canton de Vaud citée dans les textes et dans l’Histoire de la Suisse avant Berne et Fribourg! Les Cudrefinois, alias les «Tape-Gouilles» ou les «Grenouilles», peuvent se targuer d’un passé beaucoup plus ancien: le long de ses grèves, d’importants vestiges attestent que leur petite Camargue a été une station lacustre à l’âge de la pierre et à l’âge du bronze. Ce qui, du coup, fait remonter leur ascendance au IIIe millénaire avant Jésus-Christ… Aussi sont-ils tous peu ou prou historiens depuis l’enfance: jeux tumultueux entre l’église Saint-Théodule, la fontaine de la Justice et la Tour carrée.

En grandissant, ces petits trublions se sont assagis, sans pour autant perdre leur attachement à leur mémoire collective: l’an passé, ils ont créé une Association du livre du millénaire de Cudrefin, pour publier une première monographie sur leur ville, en consultant ses vieilles archives conservées dans une cave de la Maison de Commune. Le document le plus ancien (le testament d’une dame Agnelette, épouse d’un certain Ulric de Sarmont) ne remonte qu’à l’an 1338, tous les précédents ayant disparu. L’ensemble, qui était conservé maladroitement dans des cartons, constituait quand même une source d’informations précieuse sur la vie des paysans d’alors, aux prises avec les épidémies de peste et les ravages des guerres de Cent ans puis de Bourgogne. Une richesse patrimoniale de grande valeur. Mais un patrimoine en péril. Pour avoir été manipulés durant des siècles et exposés à l’humidité, ces actes notariés, registres fiscaux, parchemins, antiphonaires ou autres comptes de châtellenie devenaient friables, souillés de moisissure. L’association du millénaire alerta les édiles qui s’en émurent, et l’idée de restaurer ce trésor communal s’imposa. Avec l’appoint précieux de Marcel Grandjean et le savoir-faire de notre archiviste cantonal, Gilbert Coutaz, les annales cudrefinoises – augmentées de celles de Champmartin, depuis le jumelage de 2002 - ont été soumises à un traitement quasi médical que relate maintenant un excellent ouvrage illustré. «Ces gens qui ont fait Cudrefin» a le mérite d’avoir été élaboré par des scientifiques de haut vol et d’être accessible au lecteur qui n’en est pas un; qui est simplement féru d’histoires régionales.

Le Vaudois de l’arc lémanique, qui méconnaît souvent celles de l’«arrière-pays», s’y délectera d’anecdotes médiévales mettant en scène des personnages célèbres, tel Othon III de Grandson (1340-1397), glorieux combattant de la guerre de Cent Ans, poète, inventeur de la fête de Saint-Valentin. Et accessoirement seigneur de Cudrefin. Ou encore de la mésaventure d’une obscure Isabelle Major, l’épouse d’un tavernier local, qui poussa en public une gueulante contre les autorités. Cette audace et sa punition furent consignées comme une affaire courante et banale, mais qui a traversé sept siècles.

 

Ces gens qui ont fait Cudrefin, Ed. G. Attinger & ALMC, 192 p.

 

Faire revivre une cité par ses morts

Le trésor archivistique le plus précieux des Archives communales de Cudrefin réactualisées par l’Etat de Vaud serait son obituaire. Ce mot de consonance liturgique désigne un registre ordinaire des décès d’une circonscription. Il procède du latin médiéval obituarius, lui-même issu du latin de Rome obitus, «départ».

Les manuscrits de celui de Cudrefin, dont l’archiviste lausannois au long cours Pierre-Yves Favez a été le premier à flairer l’importance, permettent de décrypter une période qui s’étend du début du XIVe siècle jusqu’au XVIe. Ils renseignent le farfouilleur sur les héritages de notables, les donations en argent, ou en coupes de froment, faites à la paroisse. Par extension, ils éclairent sur le statut social des familles cudrefinoises, leurs mœurs, leurs généalogies, leurs patronymes, le développement de l’ensemble d’une communauté. Paradoxalement, ce livre des morts fait revivre le passé d’une ville.