01/01/2012

Le Conservatoire de Lausanne a 150 ans

Place Saint-Laurent, le 1er avril 1961, s’installe au troisième étage de la Maison Fevot une école modeste mais aux visées ambitieuses: elle s’appelle l’Institut de musique de Lausanne. Créée à l’instigation du professeur de violon zurichois Gustave-Adolphe Koëlla, son premier directeur, cette société anonyme au capital social de 10 mille francs, destine ses cours «à la jeunesse d’abord», puis «à la masse de la population». Elle veut «mettre l’instruction musicale à la portée de chacun, et en particulier des personnes qui se vouent à l’enseignement, soit qu’elles fassent de la musique une spécialité, soit qu’elles embrassent la carrière de l’éducation en général…» Le libellé officiel et décharné de ces statuts liminaires, que le Conseil d’Etat vaudois a approuvés, camoufle la passion gouleyante d’une petite équipe de pionniers, épris de liberté culturelle, farouchement déterminés à faire de la capitale vaudoise une plate-forme musicale importante. A la fois élitaire et populaire. Une photo à tonalités bleues de la même année rassemble leurs sourires audacieux sous un mur de jardin austère paré de lierre. L’effectif de leur école est de cinq professeurs, et de 52 élèves répartis en classe de théorie, de chant, de violon et de piano, mais elle n’allait cesser de grandir, au fil d’une quinzaine de décennies, jusqu’à devenir en 2011, soit un siècle et demi plus tard, un Conservatoire de musique prestigieux. Ouvert au plus grand nombre, il est fréquenté par 1200 élèves, dont les plus jeunes ont 3 ans. 400 autres y suivent une filière professionnelle, intégrée depuis septembre 2010 à la Haute école spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO), et rebaptisée Haute Ecole de musique de Lausanne. Les deux enseignements sont toujours prodigués sous un même toit. Celui, comme on sait, des anciennes Galeries du Commerce, bâties en 1908 en contrebas de Saint-François, et où l’institution trouva en 1990 un espace enfin digne d’elle. Durant 81 ans, elle s’était contentée de locaux plus discrets, moins confortables au 6 de la rue du Midi proche. Le déménagement s’est opéré sous le règne de son précédent timonier Jean-Jacques Rapin. Cet enseignant chevronné, qui a aussi dirigé pendant 12 ans l’Orchestre de chambre de Lausanne et s’est montré actif dans la promotion culturelle du canton de Vaud, a cédé le gouvernail en 1998 à Hervé Klopfenstein, qui, après la restructuration continue de diriger les deux instructions distinctes sous les puits de lumière du flamboyant vaisseau de la rue de la Grotte No 2.

 

Entre l’appartement modeste de Saint-Laurent, acquis de haute lutte en 1861 par Koëlla et ses têtes brûlées, et ce palais inespéré où furent installés 70 pianos à queue Steinway, il y avait une longue et sinueuse histoire à raconter. Notre confrère Antonin Scherrer de la RTS, dont les mélomanes connaissent les émissions musicales sur Espace 2, l’a fait avec maestria et une vive curiosité: l’épopée de notre Conservatoire est relatée dans un album de 400 pages, émaillé de 500 illustrations souvent inédites*. Chapitres éclairants sur l’évolution de l’art choral, du concept de la virtuosité: ou celui des diplômes… Autant d’évaluations chiffrées qui sont le baromètre de l’estime portée par une contrée à ses musiciens. Ces documents archivistiques sont reproduits en PAO impeccable entre deux affiches de concerts fleurant le jasmin des années folles. Ou entre des récits qui font remonter les horloges lausannoises sur un mode mélodique. L’ouvrage se déploie surtout comme une dédaléenne galerie de portraits: ceux de pédagogues traditionnels ou inventifs, de compositeurs, d’instrumentistes des deux sexes, de voix géniales, etc.

L’ex-général du Conservatoire, Jean-Jacques Rapin, a été invité pour y dépenser sa meilleure encre et décrypter les personnalités de Charles Troyon (1867-1948) et Alfred Pochon (1878-1959), qui furent ses devanciers préférés. Ce Pochon, violoniste yverdonnois de renom international, fut, 80 ans après Koëlla, le premier directeur à homologuer des cours sur des disciplines encore considérées comme mineures: la bande originale cinématographique ou l’accompagnement musical de l’art dramatique. Depuis, il est admis que toutes les musiques convergent.

 

Le Conservatoire de Lausanne a 150 ans, Ed. Infolio.

 

 

 

Une pléiade de grands musiciens

 

La plume aérienne d’Antonin Scherrer dépeint des dizaines de personnalités qui ont fait rayonner la musique à Lausanne depuis le mitan du XIXe siècle jusqu’à l’orée du nôtre. Après les pionniers de la place Saint-Laurent, elle honore d’autres directeurs charismatiques: Alexandre Dénéréaz, Carlo Hemmerling, évidemment Jean-Jacques Rapin, puis Hervé Klopfenstein - on en passe, et d’aussi grands… Notre Conservatoire a été une ruche de pianistes de haut vol: Carl Eschmann-Dumur, Eugène Gayrrhos, Jules Nicati, Charles Lassueur. Il a été présidé par l’éminent analyste de J.-S. Bach William Cart. Son orchestre a été dirigé, entre autres, par l’inoubliable Victor Desarzens (1906-1986). Enfin l’auteur n’oublie pas les satellites géniaux proches de l’institution, tels Emile Jaques-Dalcroze, Gustave Doret, Ernest Ansermet – qui apparaît affublé en chevrier dans un cliché inédit de 1911! Ni les visites de la délicieuse Clara Haskil, du maître hongrois Arpad Gérecz, du lumineux Franco-Nyonnais Alfred Cortot.

Ni, enfin, le souvenir du dieu Gabriel Fauré. Le compositeur du fameux Requiem séjourna souvent à Lausanne. Il y chérissait autant la vue du Léman que les yeux d’une inavouable maîtresse…

 

29/12/2011

Eben-Hézer et les Nouveaux Monstres

La perle - même la modeste enchatonnée dans la bague de votre tante Eulalie d’Arrissoules- est chargée de fatalité. On l’admire depuis la plus haute antiquité. Les Grecs la faisaient naître de la rosée, les Chinois d’un rayon de lune. Dans la mythologie perse, elle se moirait d’une tonalité chagrine: les perles étaient les larmes d’Ahura-Mazdà. Le dieu pleurait-il sur le sort de l’huître, la moins mastoc de ses créatures, la plus inoffensive? Pour devenir perlière, elle doit endurer l’intrusion dans sa coquille et sa chair d’un maudit grain de sable, ou d’une larve, qui y enfleront comme des tumeurs cancéreuses mais nacrées. Bref, l’huître qui accouche miraculeusement d’une perle, le plus éblouissant des joyaux, est un bivalve malade. A l’instar de ces femmes et de ces hommes internés, qu’une douleur psychique, une malformation mentale incitent à créer, plutôt qu’à se morfondre, et qui se mettent spontanément à dessiner, peindre, sculpter, des chefs-d’œuvre artistiques, dont ils ignorent humblement la valeur. Ce ne sont que les fruits de leur souffrance, des manières de l’exprimer le plus fidèlement possible. Ces travaux chatoyants de chrysalides humaines sont très à l’honneur, comme on sait, au Musée de l’Art brut, de Lausanne.

Dans la même ville, la Fondation Eben-Hézer en a aussi collectionné d’innombrables que Léon Francioli et Daniel Bourquin (alias Nunus) ont consultés durant de longs mois, pour y accorder leurs contrebasses et piano, saxophone, clarinette ou autres nunussophones. Les Nouveaux Monstres ont beau être admirés loin à la ronde, ils continuent candidement de douter d’eux-mêmes. En s’aventurant cette fois, les yeux grand ouverts, dans une quatrième dimension: «Ayant étudié et pratiqué la chose musicale depuis longtemps, il nous est apparu la nécessité de continuer d’apprendre et à désapprendre pour mieux progresser dans notre besoin de création, et nous débarrasser d’habitudes devenues encombrantes. Se confronter aux œuvres marquées du sceau du handicap nous permet d’y parvenir.»

A propos de l’Art brut, son concepteur Jean Dubuffet écrivait, lui:

«Nous entendons par là des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écriture, etc.) de leur propre fond et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. Nous y assistons à l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions. De l’art donc où se manifeste la seule fonction de l’invention, et non, celles, constantes dans l’art culturel, du caméléon et du singe.»

 

Ex Aequo, Usine à Gaz, Nyon, le 13 janvier à 20h.30

www.lesnouveauxmonstres.ch

 

 

26/12/2011

Ravel, Colette, et l’Enfant qui regarde au cœur

 
L’amour que nous éprouvons pour la musique viendrait de notre endocarde, ce palpitant vampire qui se gorge de sang humain pour le réinjecter dans nos veines, même vieillissantes. Les Romains de l’Antiquité en avaient bien fait le siège de leur mémoire. «Recordari», qu’ils clamaient en se frappant la poitrine. Je me souviens. Cette magnifique aberration anatomique inspirera un jour à Federico Fellini le miracle d’Amarcord. Le plus bel hommage jamais rendu, sur grand écran, à une Majesté suprême, mais étourdie et chafouine: l’Enfance. Son film est un maelström chatoyant de parfums romagnols, de couleurs et d’émotions drolatiques. On y pleure et rit en même temps. Nos souvenirs les plus anciens nous amusent par leurs imageries souriantes et polychromes. Or on sait que leur verso est marouflé d’une seule et même teinte; d’une qui hésite entre le grège du Léman hivernal et le rosâtre de la fleur desséchée des tombes. La couleur bigarrée d’un chagrin que les adultes trop vite mûris ignorent: celle de ne plus être un enfant.
 
Moi, à 57 ans, je m’aventure musicalement à redevenir celui que je fus à six, en réécoutant L’Enfant et les
Sortilèges que Maurice Ravel composa vers 1925 sur un livret de fantaisie de la grande Colette. Pour une fois, je fais abstraction
de l’ingéniosité fantasmagorique
de ces deux créateurs, et surtout de l’absolution
générale accordée au finale à leur héros, ce petit Pan qui fut moi-même, qui fut tout le monde, par les autres protagonistes du spectacle: animaux ou végétaux, objets inanimés… Le bon diablotin ravélien n’en a pas moins fait des mistoufles à ses partenaires en carton-pâte, ou en figurines sucrées qui sentent la frangipane. Il a tiré la queue du chat, celle de l’écureuil. Il a fait saigner de dignes arbres de leur sève. Or l’esprit des bois et
des jardins est rancunier.
La résine enivrante que nous extorquions aux
chênes avec la pointe d’un couteau de cuisine, elle
nous rattrape tôt ou tard: «Ma blessure! Ma blessure
!» – c’est le chant de la végétation débridée, de
la jachère négligée.
S’y ajoute une autre odeur, qui est sablonneuse,
sent le métal qui suinte, la sueur d’une paume
tachée de boue, et s’associe non plus à un chant,
mais à un crissement. À celui de la terre, de la terre
lacérée au poignard. L’aiguille des boussoles enfantines
pique et blesse.