01/06/2011

Un enseignant parle de ses chers ados

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En ses chroniques de La Montagne de Clermont-Ferrand, Alexandre Vialatte assure que les instituteurs auvergnats avaient coutume, une fois l’an, de rôtir l’écolier le plus gras pour le manger. Cela donnait créance à leur réputation d’ogres, non pas naturels comme sont parfois papa et maman – façon Petit Poucet - mais institutionnels. Cette barbarie pédagogique se serait-elle déplacée jusque dans notre «honnête» Pays de Vaud? Notre méfiance envers tout fonctionnaire est, dit-on, légendaire: «Non seulement qu’ils ont bouffé notre petit Lucien à l’œil, mais c’est avec nos impôts qu’ils ont payé le charbon du gril et même les allumettes!» Des maîtres anthropophages, il en existe partout, or j’en connais un, qui enseigne aujourd’hui au collège de Bussigny à 75 ados de 8e, 9e et 10e années. Des filles, des garçons de treize et dix-huit ans. Jean-Blaise Rochat a la sagesse de ne pas les avaler tout crus, mais avec une dégustation mesurée de gastronome; en philosophe stoïcien doué d’empathie.

 

Le nouveau rédacteur responsable de La Nation y écrit tous les 15 jours un billet «pris sur le vif», plus sentimental que d’humeur, et qui a fini par charmer même les détracteurs de ce périodique de la Ligue vaudoise, qui se veut garante de l’identité cantonale. Par un long prologue à ses Juvenilia, dont un florilège vient de paraître aux Cahiers de la Renaissance*, Rochat adresse aux familles de ses 75 élèves une confession au style clair et aérien, sans polémique, assaisonné d’humour de soi, De méditations graves aussi. D’une tendresse pudique qui va prioritairement à ses ouailles, même si leur âge hybride est taxée par les temps qui courent de délinquance, parfois hélas confirmée… Or Jean-Blaise Rochat narre les turbulences qu’il a appris à résorber comme des épisodes exceptionnels, dont il serait nécessaire de tirer des leçons d’humanité. Aux géniteurs de ses sauvageons bien-aimés, il tend une main franche, tout en avouant son rejet d’un fumeux concept Partenariat école-parents dont se gargarisent des néo-pédadogues qui ne savent pas ce qu’est l’adolescence: «Je ne suis pas le papa de mes élèves, vous n’êtes que partiellement le prof de vos enfants.»

 

Lettre aux parents de mes élèves, Cahiers de la Renaissance Vaudoise, 146 p.

 

12/01/2011

Aimons l’orthographe pour ses difficultés

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L’autre samedi, j’ai déniché dans un carton à chaussures du marché de la Riponne un amour de manuel à l’usage des écoliers du début siècle passé. Ils étaient conviés à s’endurcir aux irrégularités de la langue française en s’amusant. Orné de vignettes et gravures (dont certaines du grand Lausannois Steinlen) l’ouvrage fut publié à Paris en 1905. Il est tramé en jeu de piste et jalonné d’énigmes, de mots-valises, de charades. L’anagramme y devient une école de jonglerie: tapissier/pâtissier, argent/grenat, etc. On s’initie à la règle compliquée des consonnes doubles par un astucieux domino verbal. Au pluriel des noms à trait d’union, à l’accord parfois illogique des participes passés, avec des parties de devinettes. Pour gagner - comme au poker- on apprend volontiers par cœur ce qui échappe au raisonnement et, du coup, la mémorisation cesse d’être un cauchemar de cancres! Dans ce Luna Park de joutes mnémotechniques, l’écolier se divertissait en s’instruisant, et vice versa.

 

Quel contraste avec les actuels bouquins scolaires! Voilà trente ans que l’Ecole vaudoise ne conçoit plus l’enseignement comme un enrichissement, un tremplin vers la poésie, mais une épreuve. Une mesure préventive contre l’illettrisme. De ses publications-oukazes, à couverture souvent grise, se dégage une odeur médicamentateuse tant elles se veulent prophylactiques plutôt que stimulantes. Leurs auteurs n’ont eux-mêmes jamais eu d’élèves. (Un élève, c’est bruyant, ça perturbe la concentration d’un penseur). Romands ou Français, ils sont «psychopédagogues»: leur mission est de reconcevoir l’éducation en fonction de statistiques ou de généralités sèches, elles-mêmes induites par un autre grand charabia: celui de la «préorientation professionnelle».

Objectif numéro un: simplifier l’orthographe le plus possible, en liquidant par exemple les y et les h après les t ou les r. Désormais, on écrira «un sale tipe», «un daufin», une bibliotèque (une ortographe…), désavouant ainsi un inestimable héritage gréco-latin (et tant pis pour l’Histoire!). Château-d’Œx en perdra un jour son circonflexe pointu qui évoque si joliment le Vanil-Noir.

Nos néogrammairiens iront-ils jusqu’à raser les montagnes?

(Photo Odile Meylan)