12/04/2011

Le rhapsode Romanens et la poésie de Voisard

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Dimanche dernier, en fin d’après-midi, les prés de Vidy s’émaillaient de pâquerettes autour du théâtre édifié par Max Bill en 1964. Un soleil préestival dorait des pique-niqueurs repus et endormis, tandis qu’une centaine de couples accompagnés d’enfants lui préférèrent l’ombre d’un chapiteau façon cirque pour assister à un vibrant «happening» de poésie. Après une heure de spectacle, ils en sont ressortis peu bronzés mais le cœur solaire: «Vous avez dit Voisard*» de Thierry Romanens les a revigorés.

Depuis le 5 avril, le chanteur-musicien-comédien-humoriste yverdonnois (d’origines fribourgeoise et alsacienne…) y fait feu des quatre fers pour assaisonner à sa façon délicieusement déjantée des textes poétiques d’Alexandre Voisard, le grand Jurassien né en 1930, auteur notamment de «Louve» et de «Toutes les vies vécues». De 33 ans son cadet, l’enjoué enjôleur Romanens sut charmer, par sa lumineuse sincérité surtout, le vieux militant indépendantiste en donnant un joli coup de jeune à ses vers les plus anciens. Vigoureusement accompagné, ponctué, par Alexis Gfeller aux claviers, Fabien Sevilla à la contrebasse et Patrick Dufresne à la batterie, notre Riquet national à toupet blond lit des extraits voisardiens de son choix. Il les lit académiquement, il les chante. Mais c’est en les slamant, avec son timbre résolument éraillé – très maîtrisé - qu’il fait son meilleur effet. Le poète, dont la voix vernie d’accent ajoulot fuse quelquefois en off, en fut lui-même paraît-il subjugué. Une complicité tendre et matoise s’est d’emblée nouée entre ces deux belles personnes qui se méconnaissaient. Eloge de Voisard à Romanens: «Vous êtes rhapsodique» - entendez doué d’inspiration libre, audacieuse et populaire. Hommage en retour de Romanens: «Voisard parle d’amour de l’école buissonnière, de couteaux aiguisés, de cavales à travers les forêts. Il n’aspire qu’à l’air libre et à la contrebande. Il nous appelle à la résistance et à la vigilance.»

Avant de quitter le chapiteau, n’oubliez pas d’acheter le dernier CD de Thierry Romanens, qui est gravé justement des huit lectures slamées de nouveau son spectacle. Intitulé «Romanens & Format A’3, Round Voisard*», c’est son cinquième disque après «Le sens idéal» (2000), «Les saisons du paradis» (2004), «Le doigt» (2006) et «Je m’appelle Romanens» (2009).

 

*Disques Office

 

www.vidy.ch/spectacle/voisard-vous-avez-dit-voisard

 

 

 

13/12/2010

Jacques Roman et son «miroitier» Sevilla

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S’autoportraiturer est un art difficile, un jeu qui devient diabolique. On songe à Rembrandt, à Francis Bacon. Mais il peut devenir une gageure amusée, une espèce de boîte à malice sans cesser pour autant de frôler le vertige de soi. En retrouvant dans le Puy-de-Dôme - quarante ans après des cours d’art dramatiques qu’ils suivirent ensemble à Paris – l’artiste «brut» Antoine Sevilla, notre poète et comédien Jacques Roman est tombé sous le charme d’une série d’autoportraits à la mine de plomb, puis avec des couleurs, que son ami venait de réaliser. Un lustre après, le fruit de ces retrouvailles est un drôle et troublant petit bouquin en similicuir, élégamment publié par les Editions Notari, à Genève.

Au fil d’une soixantaine de pages, le talent de dessinateur et de peintre d’Antoine Sevilla révèle une immuable physionomie – la sienne donc - renfrognée, ombragée de sourcils noirs et irrésistiblement pince-sans-rire. Un même masque tragique, d’autant plus drôle que Sevilla s’y attife tour à tour en roitelet, en réformateur protestant, en flibustier, en soldat français ou allemand, en Sherlock Homes, en Zorro, en Arabe du désert, en Indien des Andes, et on en passe.

En regard (j’allais dire en miroir) de ces images, la prose poétique de Jacques Roman se garde courtoisement de les expliquer. Elle ne les commente pas; elle y puise une méditation soutenue, et en méandre, sur la portée symbolique des traits d’un visage – en un début de XXIe siècle où la France républicaine et égalitaire s’interroge sur l’identité nationale; où la Suisse, de réputation hospitalière, s’enlaidit d’une autre qui serait xénophobe.

Je parle plus haut de regards et de miroirs. Ces deux synonymes nourrissent l’essentiel de la réflexion de l’écrivain. Ecoutons Jacques Roman:

«Fixez chacun des portraits (de Sevilla), fixez les deux yeux qui vous font face, vous découvrirez le troisième œil, l’œil de trop d’Œdipe qui fait de celui qui le possède l’homme qui rit et pleure sans attente, l’homme qui à l’homme, sa passion, se donne dans un temps qui n’est ni hier, ni aujourd’hui, ni demain, mais qui les embrasse tous, temps d’éternité, instant, ce temps que seuls connaissent les enfants, les mystiques et les sages.»

L’œil sévère d’adulte, et tant de fois recommencé, d’Antoine Sevilla serait un miroir de notre enfance qu’il nous tend.

 

Mille et un visages ou le Je en jeu: Antoine Sevilla. Par Jacques Roman. L’auteur de ce livre (que précède une trentaine d’autres) en fera une lecture ce jeudi 16 décembre 2010 à 19 h 00, au Broom Social Club, Genève, Bd St-Georges 21.