29/08/2011

Le Denantou: sortilèges d’un parc ravélienLe Denantou: sortilèges d’un parc ravélien

Beaucoup de touristes s’arrêtent à Lausanne devant le pavillon thaïlandais du roi Bhumibol. On dirait une pièce montée au sucre rouge, dont les colonnes caramélisées d’or soutiennent une toiture compliquée hérissée de langues de feu. Depuis qu’il a été implanté, en 2007, à l’orient du parc Denantou, la vitalité ambiante s’est enrichie d’une note asiatique qui la rend encore plus ravélienne. Ceux qui connaissent la partition de l’”Enfant et les Sortilèges” se souviennent de la voix de contralto qu’y prend une fragile tasse chinoise sur des mots nacrés-jasminés de Colette. C’est en effet sur un livret de la grande confiturière de la langue française que Maurice Ravel composa en 1925 sa fantaisie lyrique, et que la romancière de Saint-Sauveur-en-Pusaye voulait intituler «Divertissement pour ma fille». Faire chanter une tasse chinoise (en compagnie d’une théière, d’un fauteuil, d’une horloge comtoise…) est une figure de style appelée prosopopée. Elle peut donner aussi la parole à des animaux, à des végétaux, à de grands arbres.

 

Je pense aux cèdres et au cyprès chauve de ce Denantou qui fut le royaume de mon enfance lausannoise. A six ans, on y inventait une géographie personnelle à l’échelle de la fourmi. La fontaine aux trois singes de Marcel-Edouard Sandoz figurait une espèce de Mont Rushmore. La vendangeuse nue de Casimir Reymond une Jungfrau alanguie, vers les sommets mamelus de laquelle vrombissaient comme des hélicoptères les agrions bleus de la mare au Faune - le rond bassin aux nénuphars porte-grenouilles.

Ce parc, que la Ville de Lausanne a racheté pour le mettre à la disposition du public dès 1929, semble avoir été conçu pour servir de décor à la féerie drolatique précitée: des rainettes à voix de ténor, un moucheron d’Ouchy pour jouer la Mouche contralto avec l’accent vaudois, des écureuils sopranistes, un rossignol qui, lui, sopranise en colorature. Plus un chêne balèze et tentaculaire, au timbre grave idoine pour entonner l’air de «Ma blessure»… A la nuit tombée, un langoureux duo de chats s’élève de l’odorante prairie de fauche, que le jour réserve aux papillons.

Manquaient les deux humains principaux du casting enchanté: l’Enfant et celle qu’il appelle Maman. Mais c’est moi et la mienne de maman! C’est vous et la vôtre.