08/01/2011

Le Kiosque à musiques a quarante ans

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En décembre 1999, on apprit le décès d’un octogénaire lausannois qui avait consacré la moitié de sa vie à une renaissance des fanfares de la Suisse romande, et à la promotion de la musique populaire sur les ondes. Figure large et solaire, chaussée de lunettes en écaille et ourlée d’une barbe en collier: Roger Volet avait le sourire débonnaire, mais aussi une trempe de chef d’orchestre exigeant. Créateur - à la ville comme à la campagne - d’ensembles amateurs différents, il fut un homme de radio audacieux, programmant des émissions que les nouvelles générations de l’après-guerre jugèrent d’abord cuculs la praline avant d’y prendre goût…

Preuve de cette reviviscence: la plus célèbre d’entre elles, le Kiosque à musique (animée aujourd’hui par l’éternel juvénile Jean-Marc Richard, ex-porte-parole du Mouvement autonome lausannois et de la Dolce Vita) lui survivra tambour battant. Deux lustres après la mort de Volet, et 40 ans après qu’il l’eut conçu, ce rendez-vous de tous les orphéonistes de Romandie est écouté chaque samedi que Dieu fait de 11 h. à 12 h 30, par 300 000 auditeurs de la Première. Comme quoi le style musical dit «pompier» (fanfares, chorales, accordéon) perdure dans nos contrées et a de beaux jours devant lui. A l’heure où la nébuleuse des musiques nées du rock se démultiplie, les statistiques disent qu’un jeune musicien romand sur trois est sensible au registre pain-bière-fromage…

Ce phénomène social que la radiophonie met en relief est quand même plus subtil. Epluché par Gilbert Coutaz, le directeur des Archives cantonales vaudoises, il est l’objet d’un inventaire * destiné à un plus vaste programme de sauvegarde patrimoniale - lire encadré.

Roger Volet naît à Lausanne en 1919. Son père qui dirige la Fanfare de l’Armée du Salut l’initie à la trompette quand il a sept ans. Un modèle, ce papa, qui meurt trop tôt. Le fiston vient à peine de commencer des études de chimie qu’il doit subvenir aux besoins de la famille en se produisant dans les cabarets du centre-ville, ou dans salles du Grand-Chêne et du Lumen. Avec des étudiants de la faculté, il s’attife en salutiste pour interpréter de vieux noëls à côté d’une soupière géante. S’exercer à la musique humblement, et dans le froid, restera pour lui «une excellente école pour le caractère.» Ça lui porte bonheur: en allant chercher des bières pour ses potes dans un restaurant proche, Roger Volet s’éprend de la fille des patrons. Bonne pianiste, Céline Chaillet, deviendra sa femme, une collaboratrice inventive, une complice malicieuse.

La guerre mugit à nos frontières quand il se fait remarquer par son talent de musicien et son feu sacré. A 22 ans, il a la beauté du diable, ou si l’on préfère le feu de Dieu. Radio Sottens l’embauche en 1941 comme spécialiste en musiques populaires et trompettiste de premier plan. Or il doit renoncer au cher biniou de ses sept ans pour s’être meurtri les lèvres lors d’une explosion à l’Ecole de chimie, place du Château. Ne jouant plus, il dirigera. Notamment l’Union instrumentale de Lausanne, la Fanfare de Forel/Lavaux, l’Avenir de Payerne, et même une fois l’Orchestre de chambre de Lausanne. En 1946, il fonde le célèbre Perce-Oreille, déjà popularisé par la radio; en 1952 l’Ensemble romand d’instruments de cuivre. Avec ça, il compose, noircit d’une encre vigoureuse plusieurs dizaines de partitions. Quelques notes de l’une d’entre elles, «Escale à La Barboleusaz», introduisent encore l’indicatif du Kiosque à musique. Quand Volet quitte le paquebot de La Sallaz, en 1984, les rênes de l’émission sont confiées à Jean-Claude Gigon qui en devient le timonier durant 18 ans. En la reprenant en janvier 2000, avec l’appoint d’un très populaire intérimaire nommé Valdo Sartori, Jean-Marc Richard fit ajouter un S final à sa raison sociale: le temps était venu de s’ouvrir à des cultures musicales étrangères.

 

(*) Le dossier Roger Volet aux Archives cantonales: www.davel.vd.ch

 

ENCADRE

 

 

L’immatérialité patrimoniale d’une fanfare

 

Au lendemain de guerre, l’afflux de musiques étrangères est mal accueilli comme un péril par nos instrumentistes amateurs. Ils méprisent surtout le jazz d’outre-Atlantique, auquel ils finiront peu à peu par se sensibiliser bénéfiquement, échappant à un isolement (à une inertie). En se modernisant la moindre, «sans perdre leur âme», nos chorales et fanfares sont restées vivaces. Gilbert Coutaz entend les homologuer au plan local dans ce qu’on appelle depuis sept ans à l’Unesco le patrimoine immatériel. Le directeur des Archives cantonales vaudoises, qui y avait déjà introduit le patois en 2009, est en pourparlers avec Anne-Catherine Lyon pour offrir un même destin au folklore musical. Le papet suivra.