02/09/2011

Le Lausannois qui redécouvrit Pétra

BOURK1.jpg

Oubliée depuis 500 ans, la stupéfiante cité antique et ses palais furent retrouvés par Jean-Louis Burckhardt.

 

Le 23 août 1812, un explorateur de 28 ans chemine au pas d’amble d’une caravane de dromadaires entre la mer Morte et le golfe d’Aqaba, en Jordanie actuelle. Aux nomades qu’il croise dans la vallée du rift, il se présente comme le Cheikh Ibrahim ibn Abdullah. Son turban blanc, sa barbe et son arabe impeccable font illusion. Du coup, on lui indique un massif en pierre bariolée à dominante rouge, sur les flancs duquel ont été sculptées, il y a très longtemps, des colonnes latines. Ibrahim, Jean-Louis Burckhardt de son vrai nom, né à Lausanne en 1784, met le cap sur ce lieu dit Ouadi Moussa, soit le «Ruisseau de Moïse»; à proximité de la tombe présumée d’Aaron, le frère du patriarche. Il y repère le site nabatéen de Pétra, fondé au IIIe siècle avant J.-C. et que Trajan annexera plus tard à l’Empire romain. Un hectare désertique, de roche sédimentaire accidentée, de palais et d’habitations troglodytes qui serviront de décor à un épisode rocambolesque de l’album d’Hergé «Coke en Stock» et au film de Spielberg «Indiana Jones et la dernière croisade». Inscrite en 1985 au patrimoine de l’Unesco, Pétra est maintenant un des lieux touristiques les plus visités du Moyen-Orient.

                                

On revient à ce mois d’août 1812 : elle était encore aux oubliettes de l’Histoire (la dernière fois qu’elle avait été mentionnée ce fut en 1276 par un sultan mamelouk itinérant). Au sortir d’un long corridor rocheux, notre Helvète débouche sur le Khazneh, le bâtiment le plus impressionnant du site, mais il domine son émotion: «Je regrette de ne pouvoir donner un rapport complet des antiquités du Sikh, écrira-t-il, mais je connaissais bien le caractère des populations qui m’entouraient. J’étais sans protection au milieu du désert où aucun voyageur n’avait encore passé… Les habitants s’habitueront aux enquêtes des étrangers, et alors les antiquités d’Ouadi Moussa seront reconnues comme dignes de figurer parmi les plus curieux restes de l’art antique.» Ainsi Burckhardt parvient-il à sauvegarder son identité européenne et chrétienne. Même s’il s’est entre-temps converti à l’islam – sincèrement, diront des historiens; par opportunité, rétorque sa famille… Sa connaissance du Coran est impressionnante. Après avoir parcouru la Syrie, le Liban, l’Egypte (où il découvre les statues géantes d’Abou Simbel), la Nubie et le Sinaï, il sera le premier Européen à pouvoir visiter en 1814 La Mecque et Médine; 39 ans avant Richard Francis Burton.

 

 

Ses exploits au Moyen-Orient, il les consigne méthodiquement en français dans des lettres envoyées à Londres, où elles paraissent dans des périodiques en anglais. (Une correspondance de 800 volumes, aujourd’hui conservée précieusement par la Bibliothèque universitaire de Cambridge*). Or ce ne fut point l’attrait de la Terre sainte qui le motiva à devenir explorateur. Son rêve fut d’abord subsaharien: né dans la capitale vaudoise d’un père bâlois, il étudia les langues, le droit et la statistique à Göttingen et Leipzig, en Allemagne. A Londres, il convainquit un mécène de l’African Association de l’intérêt géographique et scientifique de son projet: situer exactement les sources du Niger; le Nigris des Romains. Un casse-tête qui tracassait déjà Pline l’Ancien au Ie siècle de notre ère. Ce fleuve qui traverse aujourd’hui un Etat éponyme, le Nigeria et le pays dogon au Mali, naîtrait croit-on désormais au pied des monts Tingi qui séparent la Guinée de la Sierra Leone.

Notre Lausannois n’en vit ni les berges ni la source: après trois mois de séjour en Arabie, il franchit derechef le Sinaï, se retrouva au Caire en 1815 en préparant une expédition compliquée vers Tombouctou via le désert du Fezzan, en Libye. Son rêve initial fut aboli avant car Burckhardt mourut en Egypte d’une crise de dysenterie le 15 octobre 1817.

 

*On peut retrouver les textes essentiels de notre explorateur gratis sur un site en ligne. Mais en anglais:

 

http://ebooks.adelaide.edu.au/.../burckhardt/john_lewis

 

 

 

L’urbanisme rupestre des Nabatéens

 

En raison des nombreux tombeaux et sanctuaires creusés dans son grès polychrome, on a longtemps cru que Pétra n’était qu’une nécropole. Les recherches historiques démontrent qu’elle fut au IIe siècle avant notre ère une ville de quelque 30 000 habitants. C’est au cours du précédent que les Bédouins nabatéens – sur le point de se sédentariser – élirent son site pour y édifier une capitale royale. Son ample dépression cernée de montagnes tabulaires aux versants verticaux constituait une forteresse inexpugnable: son siège en 64 av. J.-C. par le grand Pompée fut un échec. Un royaume de Nabatée, qui s’étendit de l’Arabie au nord-est du Jourdain, résista ainsi aux Romains jusqu’en 105, sous l’empereur Trajan. Suivirent une période chrétienne, puis une musulmane au cours de laquelle Pétra fut écartée du trafic caravanier, ce qui contribua au déclin de sa prospérité commerciale. Au Ve et VIe siècles, des séismes successifs achevèrent de l’effacer des mémoires. Jusqu’à sa redécouverte par Jean-Louis Burckhardt.