06/12/2011

Feu le génie de la correspondance

Il y a quinze ans, nous recevions encore des lettres sous enveloppe cachetée où l’expéditeur s’était soucié de soigner son style. Si ce n’était pas à la plume Sergent-Major, avec pleins, déliés et parafe à guirlande caudale, c’était à la «machine à écrire». Une chose antédiluvienne qui faisait beaucoup de bruit, mais sentait aussi l’encre; celle du ruban carbone qui souillait les doigts quand on le rajustait entre les deux rouleaux latéraux du cylindre. Son odeur douce-amère présidait à la recherche du mot juste, aux choix de la métaphore soyeusement filée, de la ponctuation pertinente. Autant de joutes stylistiques que nos claviers ambulatoires modernes, et inodores, ne permettent plus. Essayez d’y tapoter une pensée vraiment mûrie: la gageure est réalisable, mais elle exige une patience littéraire que la communication minimaliste du SMS n’agrée point; son usage étant de résumer ce qu’on a à dire avec le moins de mots possibles. Elle fait gagner du temps, alors que la liberté artistique de nos meilleurs écrivains épistoliers était élastique, tantôt alanguie, tantôt précipitée. Récalcitrante aux chronomètres.

Chez nous, elle connut de vifs flamboiements sous les stylos et crayons de Charles-Albert Cingria, dont les Œuvres complètes paraissent ces jours à l’Age d’Homme. Dès 1920, l’auteur des «Florides Helvètes» échangea avec Igor Stravinski, qui séjournait au bord du Léman, une correspondance amicale, où l’on faisait parfois le procès des musiques descriptives pour ne célébrer que la désincarnée, celle «visant à une délectation supérieure»! De 1953 à 1976, Jacques Chessex (qui admirait l’allégresse érudite, à l’italienne, de Cingria) entretint une relation épistolaire moins théorique, plus savoureusement concrète, avec notre grand poète joratois Gustave Roud. Publiée récemment par Infolio, elle révèle une tendresse platonicienne. La graphie du premier est baroque, gourmande - et respectueusement filiale. Plus ténue, un peu essoufflée par l’âge, l’écriture roudienne est ponctuée de circonspections, d’inquiétudes mallarméennes. Elle devient lumineusement consolatrice, quand, en avril 1956, elle exprime de la compassion à un malheureux poète de 22 ans dont le père s’est suicidé.