10/10/2011

Quand Dumas réinventait la Suisse

Le 21 juillet 1832, un fringant colosse à peau mate et yeux couleur de mer quitte Paris pour entamer son premier long voyage, qui fournira la matière de son premier long récit. Dans trois jours, Alexandre Dumas aura juste trente ans; il n’a pas encore publié Les trois mousquetaires (1844) ni Le comte de Monte-Cristo (1846). Or il est déjà reconnu en France comme un grand dramaturge: ses pièces Antony et La Tour de Nesle ont eu un immense succès. La tête lui tourne, mais cela ne lui vient pas de ces triomphes successifs: comme tant d’autres Parisiens insouciants, il a contracté le choléra. En se réveillant d’une fièvre qu’il avait crue fatale il se vit prescrire par son médecin le meilleur des remèdes: un voyage de santé en Suisse.

Au lieu de s’y reposer, il la parcourt de long en large en berline, en barque, en vapeur et surtout à pied. Ce ne sont que randonnées acharnées et périlleuses, découvertes biscornues, rencontres avec des individus singuliers, tableaux de chasse spectaculaires où il se campe en Nemrod intrépide et courageux. Autant d’anecdotes épiques, certainement enjolivées et qui flattent au passage sa déjà légendaire (et plutôt attendrissante) vanité. Il les consigne méthodiquement dans des carnets qui paraîtront en un seul volume en 1840.

Passé le fort de l’Ecluse, Dumas découvre Genève et son Salève: «C’est la ville du luxe. Elle compte 95 millionnaires parmi ses 120 000 enfants.» Puis il cingle vers Lausanne dans un vapeur «rapide, fumant et couvert d’écume comme un cheval marin», et s’émerveille de notre lac: «Le Léman, c’est la mer de Naples; c’est son ciel bleu, ses eaux bleues, et, plus encore, ses montagnes sombres qui semblent superposées les unes aux autres, comme les marches d’un escalier du ciel. Seulement, chaque marche a trois mille pieds de haut.» Dans la capitale vaudoise, il s’arrête devant des sépultures insolites de l’intérieur de la cathédrale – dont celles d’Othon de Grandson et de la princesse Orloff. Il visite des maisons pénitentiaires, admire le système carcéral vaudois qui «instruit» les coupables durant leur détention pour les réinsérer dans la société. Et notre éminent gastronome de recommander à ses lecteurs parisiens l’Hostellerie du Lion-d’Or, rue de Bourg, où il a savouré la ferra (sic) du lac Léman, bu du vin blanc de Vevay (resic) et d’inoubliables «glaces à la neige». Mettant le cap sur Villeneuve, il songe à Rousseau en passant par Clarens et profite de son escale à Chillon pour retisser en dialogues, à sa façon perso, tout enjouée et vibrionnante, l’histoire de Bonivard racontée par Byron.

Mais loin de se confiner au littoral, Dumas découvre le Valais (avec une étape surréaliste dans une auberge de Martigny; lire encadré). Il sillonne la Suisse allemande jusqu’au château d’Arenberg, en Thurgovie, pour y évoquer Louis-Napoléon, sa mère Hortense et Chateaubriand. Sans malveillance, il contrefait l’accent rocailleux de ses guides alémaniques: «Ah! foui, ché comprends, fous êtes mouillé, c’est l’orache!» Et il profite de traverser le canton d’Uri, pour nous raconter la «véritable» histoire de Guillaume Tell.

Alexandre Dumas, conteur de génie. A un quidam qui lui reprochait de fabuler la moindre, il rétorqua gravement:

-     Monsieur, je vous laisse à vos tristes réalités. Moi je viole l’Histoire en lui faisant de beaux enfants.

 

Réédition: Impressions de voyage en Suisse, L'Age d'Homme, Poche Suisse. 1985.

 

 

 

 

 

 

 

On lui sert de l’ours et du chasseur…

 

 

La saison est encore belle quand, un après midi, Alexandre Dumas débarque à l’Auberge de la Poste de Martigny. Avec un bâton ferré et un chapeau de paille sur la tête, il vient de marcher neuf lieues depuis Bex… Il a faim, mais doit attendre plus d’une heure avant de pouvoir s’attabler. «C’est qu’elle était merveilleusement servie, ma petite table. Quatre plats formaient le premier service, et au milieu était beefsteak d’une mine à faire honte à un beefsteak anglais!» Avec fierté, l’aubergiste octodurien lui apprend qu’il s’agit du filet d’ours. «J’aurais autant aimé qu’il me laissât croire que c’était du filet de bœuf» écrit le voyageur qui, bon an mal an, s’en accommode non sans précaution, en ajoutant beaucoup de beurre aux tranches, pour en atténuer la saveur trop corsée.

Il ne reste bientôt plus qu’un quart d’ours dans son assiette quand l’hôtelier revient, très obséquieux mais de plus en plus énigmatique:

«C’est que l’animal auquel vous avez affaire était une fameuse bête. Elle pesait trois cent vingt. On ne l’a pas eue sans peine. Ce gaillard-là a mangé la moitié du chasseur qui l’a tué…»

L’écrivain-voyageur sent son estomac se retourner. Alexandre Dumas a alors la certitude d’avoir ingurgité et du fauve et du chasseur.

 

 

 

 

03/11/2010

Flaveur, mystères et vertus de l’or rouge

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Depuis dix ans, les paysans afghans de la région d’Hérat désapprennent à cultiver le pavot dont on extrait l’opium, pour réapprendre à planter, mignoter et récolter une autre fleur indigène, moins nocive: le safran. Ce nom usuel en français du crocus sativus procède d’ailleurs du persan (qui est leur langue) zah’farân. Leurs ancêtres le commercialisaient déjà dans l’Antiquité, et en tiraient un profit considérable. Car cette épice, qui dore la paella valencienne, parfume les tripes à la carducienne du Quercy et pimente les glaces marocaines ou même la soupe à la courge de Bioley-Orjulaz, est onéreuse: 15 000 francs le kilo! Au supermarché, un seul gramme de safran en sachet coûte jusqu’à 15 francs. D’où ce surnom mérité et séculaire d’«or rouge», alors que ses pétales sont violets. Ce sont les pistils qui sont écarlates

Pourquoi cette cherté? Il faut un savoir-faire de longue haleine pour planter les bulbes à la saison exacte (généralement en août), et au bon endroit. Seuls des doigts menus et agiles sont capables d’en recueillir les pistils avant le lever du soleil - au premier rayon, les stigmates se mettent à enfler, perdant illico leurs vertus médicinales qu’on dit anticancéreuses. Leur flaveur ambiguë s’en étiole aussi. Celle-ci vous imprègne d’emblée les narines et les papilles d’une mixture qui évoque le musc, le miel biblique et la curcumine des currys indiens.

Du safran, on en cultive aussi en Suisse depuis le moyen âge. A Mund, notamment, en Valais, ce qui ajoute un mystère supplémentaire au cher Vieux Canton. Or, par l’édition de Terre & Nature du 21 octobre, j’apprends par l’excellent Daniel Aubort qu’une de ses collègues photographes s’est créé à son tour une petite safranière «sur les hauts de Lausanne». Où, plus précisément? On nous répond par un sourire muet de champignonneur. Vus les chiffres indiqués en haut, ça se comprend. Bûchant et bêchant seule sur son lopinet vaudois expérimental, Martine Devolz ne destinerait ses récoltes d’or rouge qu’à la fabrication d’une «huile pour le corps». Un onguent balsamique, comme en offriraient les Rois mages.