01/12/2010

Lavaux et ses peintres

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Le très léonin Franz Weber aurait perdu une manche de bataille contre ses adversaires du lobby immobilier. Mais en attendant que cet insupportable vieillard toujours rebelle retrouve des forces pour mieux rugir contre de saintes-nitouches qui se prétendent respectueuses du site devenu universel de Lavaux, j’en appelle à quelques peintres qui ont rendu sacré celui-ci par leurs pinceaux. Je gage que leurs âmes et leurs lumières inviolables accompagnent de préférence l’imprévisible écologiste montreusien.

 

Il y a déjà cette géomorphologie singulière, surtout pour sa situation en surplomb sur le lac. Lavaux et son Léman ne pouvaient qu’affriander de nombreux coloristes, parmi lesquels des artistes de rayonnement international: Vallotton, Hodler, Auberjonois…

Avec sa situation d’adret sculpté, sa luminosité intense par toute saison, sa déclivité parfois tortueuse et ses à-pics sur le lac, Lavaux a eu les meilleures dispositions pour convaincre, à l’Unesco, les experts en atouts paysagers. Ses premières représentations furent des estampes réalisées au début du XIXe siècle par des graveurs alémaniques, des ancêtres régionaux des fabricants de la carte postale.

La demande touristique était focalisée surtout sur l’Est lémanique, sur ce que les Anglaises à ombrelle appelaient les «Alpes de Montreux» et «the Lake of Geneva». Parallèlement, le romantique londonien William Turner (1775-1851) traversa la Suisse en s’intéressant davantage à l’Oberland bernois, ou au Valais, qu’à la région du Léman.

Or des décennies après cette fièvre byronienne, Lavaux inspira mille artistes, qu’ils fussent autochtones ou de passage, moins pour lui-même, pour ses jardins suspendus, que pour sa situation de belvédère sur le lac. Un poste d’observation. On pense aux deux moutures du Léman vu de Chexbres de la dernière période de Ferdinand Hodler (en 1895 et en 1904, image d’en haut). Ramuz trouvait les couleurs du Bernois «sales, malsaines et laides», et avouait: «Je ne l’aime pas beaucoup pour ma part. Il est gourmé et tendu. Mais il est puissant, c’est assez!» Dans ces vastes toiles hodlériennes, Lavaux est minutieusement observé, avec une attention plus portée au relief végétal qu’au dénivellement rocheux, mais il n’est qu’un littoral, une frange dorée, un magnifique écrin. Tout le reste est mangé par les eaux, le ciel et la nuée.

Un autre Helvète de stature européenne, le Lausannois Félix Vallotton (1865-1925), nous a laissé dans sa jeunesse des représentations de Lavaux, d’un style assez traditionnel, où c’est également le Léman qui est privilégié: Etudes, Lavaux, en 1889, Le port de Pully, en 1891, avec pour fond les tours d’Aï, ou Paysage du lac vu de Chexbres, 1892. Le Vignoble au bord du lac (1915) de René Auberjonois (1872-1957) restera célèbre parce qu’il y fait perfidement figurer ces maudits Moulins de Rivaz qui ont finalement été démolis au grand soulagement des défenseurs du site. L’ami de Ramuz préférait, lui, les paysages plus sauvages, presque espagnols, du Valais.

Peu connu à l’étranger, François Bocion (1828-1890) peignit quelquefois le Léman devant Lavaux, en accordant un soin infini à rendre l’eau presque oléagineuse, à suivre les gestes rituels du pêcheur, à relever la couleur saisonnière des colverts. Là encore, il fut manifestement plus attiré par la nature lacustre que par le vignoble.

Un des seuls paysagistes qui osa tourner le dos à son lac fut Rodolphe-Théophile Bosshard (1889-1960), dont la Chapotannaz recompose, par un modelé de volumes presque cubiste, la route déclive de la Corniche entre Chexbres et Epesses. Les lotissements pyramidaux du vignoble deviennent aussi le sujet principal des tableaux de Steven-Paul Robert (1896-1985), le peintre élégiaque si cher à Gustave Roud. Le lac n’y est présent que dans le relief des murets ou la moirure des frondaisons.

On pourrait citer encore le «Vaudois de Savièse», Ernest Biéler (1863-1948), qui vécut un temps à Montellier, près de Rivaz, et composa une vue étonnante du Château de Glérolles saisie dans le sépia du crépuscule. A Chexbres, Wilhelm Gimmi (1886-1965) et un cercle d’amis s’inspirèrent de scènes vigneronnes; à Saint-Saphorin, la grande artiste Lélo Fiaux, copine de Moravia, fut également une incomparable égérie en s’entourant à l’Auberge de l’Onde de talents nommés Géa Augsbourg, Jean Eicher, Olivier Charles.

Elle leur y fit boire cette lumière indescriptible de Lavaux qu’on peut porter longtemps en soi, sans forcément la peindre. Et dont la tonicité accompagne ceux qu’elle a inspirés, même ailleurs, en dehors de son site pittoresque: en Andalousie ou dans le midi de la France…

Lavaux serait-il trop pictural pour être peint?