03/12/2011

Et le sapin entra au salon

Décembre 1831. Dans la demeure de Charles Monnard, écrivain et politicien vaudois, on dresse et ornemente le premier sapin de Noël domestique de l’histoire lausannoise. Cet entreprenant pasteur, ami de Frédéric-César de La Harpe, d’Alexandre Vinet (et accessoirement fondateur en 1806 de l’illustre société estudiantine de Belles-Lettres) a une épouse Francfortoise qui l’a sensibilisé à cette tradition germanique issue d’une vieille christianisation d’une fête païenne. Dans la même ville, qui ne compte alors que 15 000 habitants, d’autres conjointes de notables, elles aussi Allemandes, contribueront à intégrer dans nos maisons la célébration rituelle du cher Tannenbaum de leur enfance. Sous le toit du juriste et moraliste Charles Secrétan (1815-1895), c’est une demoiselle Marie Müller qui s’y affaire avec une posture d’ethnologue et un fort accent à diphtongaisons bavaroises. Elle renarre la légende de Wynfrid de Wessex, alias saint Boniface de Mayence, un moine anglais qui avait converti au VIIe siècle tous les païens d’outre-Rhin en détournant vers l’adoration de l’Enfant Jésus le culte séculaire qu’ils rendaient aux arbres. Ces hirsutes barbares y suspendaient les crânes de leurs ennemis, des colliers de dents arrachées, et quelques autres joyeuses amulettes…

Dans les Allemagnes du XVe comme en Alsace, on accrocha aux sapins domestiques des pommes tardives, des hosties bénites enchâssées, des roses en papier, des friandises. Des trophées moins macabres mais qu’aux douze coups de Noël, les marmots se faisaient une joie féroce à piller en se battant comme des chiffonniers., Chez les très éduqués Secrétan de Lausanne, quatre cents après, de tels débordements sont évidemment proscrits: l’arbre de Jésus, avec ses guirlandes de soie, ses coquilles à la feuille d’or, est sacro-saint, intouchable. D’autant plus qu’on s’est donné beaucoup de peine pour en trouver un chez les marchands de la porte de la Barre, puis le garnir glorieusement, dans les règles exigeantes de Fräulein Müller:

«Pour avoir un sapin, écrira en 1912 Louise Secrétan - une descendante et biographe de l’illustre Charles - il fallut que le laitier en coupât un en contrebande dans les forêts de la ville. Quant à dorer les noix, impossible! Les pharmaciens se servaient bien de métal pour envelopper des pilules, mais le prix en était inabordable.» On se contenta d’argenter les coques. Et pour pallier la pénurie des petites bougies colorées, on se rabattit sur de longues mèches enduites de cire et vrillées, «formant une bobine appelée rat de cave…»

Mais si le sapin de Noël des Secrétan fut, en 1831, le premier de la capitale vaudoise, des documents épistolaires attestent qu’on en avait déjà dressé un, 18 ans plus tôt, à Yverdon. Cela, non pas sous les lustres à cristaux d’un salon patricien à lambris lampassés, mais dans une austère «salle à prière» du château que la Municipalité avait mis gratuitement à la disposition de Johann Heinrich Pestalozzi (1746-1827), le fondateur de la pédagogie moderne. A 67 ans, le philosophe zurichois y dirigera durant deux décennies son institut. Sa doctrine éducative qui privilégie le milieu familial accorde une grande importance aux fêtes de fin d’année. Dans une lettre à son «très cher papa», datée de 1813, un petit élève de Pestalozzi décrit la fameuse salle à prière, décorée pour la circonstance d’un bosquet, de corbeilles remplies de fruits et châtaignes, et d’inscriptions en allemande qu’il a appris à traduire par Honneur soit à Dieu dans la hauteur etBon plaisir aux hommes. «Au milieu de la chambre, il y avait un grand sapin où pendaient tout plein de choses, par exemple des noix dorées et argentées, des petites boîtes en papier de toutes les couleurs où il y avait dedans des noisettes. A 6 heures, quand on est allé dedans, on a chanté des chansons exprès apprises pour Noël. De là, on est allé souper, et on est allé bien content au lit.»

 

 

 

 

Lointaines superstitions paysannes

Dans les villes du Pays de Vaud, comme dans ses campagnes, les réjouissances du 25 décembre étaient assombries, encore en l’an 1800, de superstitions sinistres, de divinations à l’antique, de dictons rabat-joie: «Il ne faut pas filer la veille de Noël, sinon le vent enlèvera le toit de la maison»…

Au Pays-d’Enhaut, on exhortait les filandières qui se réunissaient le soir autour de vieux rouets en bois à dévider leur quenouille avant la veille de la Nativité, pour promptement la «réduire derrière la cheminée». Sinon «la Tsôthe-Vîdhe viendra au cours de l’année pour emmêler vos étoupes d’une manière indébrouillable».

La Tsôthe-Vîdhe est le nom patoisant damounais de la Chauchevieille, l’épouse du Bon-Enfant (le devancier vaudois du Père Noël), une sorcière tombée dans l’oubli mais dont la seule invocation troubla longtemps le sommeil de vos aïeules. Elle fut apparentée à la Franc-Comtoise Cauquemare, de laquelle dérive le mot cauchemar. Ainsi qu’à la déesse Mara des Scandinaves, une démone de la nuit qui terrorisa aussi la Grande-Bretagne. En anglais, cauchemar se dit nightmare…

 

 

18/09/2010

Yverdon à la fin du XVe siècle

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En cette année 1480, la cité fondée par les Savoyards trois siècles plus tôt comptait 316 «feux» ou habitations. Soit quelque 1800 Yverdonnois – aujourd’hui, ils sont plus de 26 000. Peu élevés et clairsemés, ces logements étaient la plupart pourvus d’une façade chaulée de tons laiteux, d’un jardin potager ceints de murets, ainsi que d’une grange fermière toute en bois. Yverdon sentait alors le chou, le panais et la carotte, le sainfoin des fourrageurs; mais avait aussi des relents de bouse. Un cachet olfactif tout à la fois urbain et campagnard, comme la plupart des communes de sa dimension en Europe. L’été et les canicules y faisaient bourdonner davantage de moucherons et de moustiques qu’aujourd’hui, car son réseau de rus, ruisseaux et canaux était plus dense, situé presque au même niveau que les terres émergées. En période de crues, les murs de la ville servaient aussi de digues. Il a fallu attendre la correction des eaux du Jura, en 1879, pour que le lit des cours s’abaisse enfin, de deux mètres et quelque.

 

Surplombant une spacieuse maquette –

réalisée en juin passé dans le cadre de

 la modernisation du Musée d’Yverdon et

du 750e anniversaire de la fondation de la

 cité* – le château de Pierre II de Savoie

, alias le Petit Charlemagne, venait d’être

 relevé quatre ans après son incendie en

1476 lors des guerres de Bourgogne.

Sa réduction en liège aggloméré a été parée

 de toitures tardives (elles ne furent en

réalité achevées qu’en 1507).

Sinon, la ville est reconstituée telle qu’elle

 fut en la seconde moitié du XVe siècle.

Le faubourg de la Plaine était alors protégé

 à l’ouest par de hauts bastions; à l’est pas un

 fossé qui, depuis, a été remblayé: c’est

l’actuelle rue Saint-Roch. Quant au port de

la ville, il ne se situait pas au bord de

la Thièle mais sur un de ses bras anciens,

comblé désormais par la celle de

la Maison-Rouge, et qui permettait d’arrimer

 les barges commerciales au pied

même du château.

 

Ce château, joyau architectural,

 n’est pas le seul vestige inchangé,

ou presque, de ce temps-là. Au XVe siècle,

la configuration de la capitale du Nord

vaudois était déjà estampée par trois axes

principaux de circulation qui lui sont restés:

 la rue du Lac, celle du Milieu

et la rue du Four.

 Une «patte-d’oie» urbanistique exceptionnelle,

vieille d’un demi-millénaire! Les historiens

 s’en ébahissent, dont Daniel de Raemy,

qui a récolté, avec méthode et sapience,

tous les éléments de ce puzzle rétrospectif

– tandis que son compère maquettiste

 Jean-Fred Boekholt les mettait en relief.

Des curiosités imprévues les ont enchantés

davantage: en farfouillant dans les archives

cantonales, ils sont tombés sur des registres

de cette époque où chacun des 316 propriétaires

yverdonnois déclarait sa maison, y indiquant

 la longueur de sa façade, et la situant

à un centième d’arpent près par rapport

à celles du voisinage. Du coup, le kaléidoscope

se mit à bouger…

La découverte la plus spectaculaire

fut l’emplacement exact, détaillé

et complet d’anciennes casernes à l’ouest:

leur site occupait deux petites îles,

qui furent couvertes d’ habitations.

De Raemy l’avait déjà intuitivement repéré

 il y a neuf ans dans un livre sur

l’«Histoire d’Yverdon» qu’il cosigna

avec Carine Brusau (Schaer Editeur, 2001).

Les vrais historiens flairent le passé.

 

(*) Salle ouest du Musée d’Yverdon.

 

www.musee-yverdon-region.ch

 

 

 

 

 

 

De l’exactitude et un peu de magie

 

 

Pour confectionner ce paysage réduit d’Yverdon

au XVe siècle, Jean-Fred Boekhold a travaillé

durant plus de 800 heures. Cet artisan était rompu

à l’exercice, puis qu’il avait déjà reconstitué Neuchâtel

à diverses époques, ainsi que Bulle ou Le Landeron.

Sa nouvelle maquette a une superficie de 160 x 89 cm.

 Il a recouru à un facteur d’échelle 1/1000, en se

fondant sur un relevé topographique datant de 1747.

 

Au fur et à mesure que Daniel de Raemy lui

transmettait ses données historiques, il phosphorait

en calculs planimétriques et volumétriques, puis

redevenait manuel en fabriquant ses dénivelés avec

du liège aggloméré de 1 mm d’épaisseur; avec du plâtre,

de la colle, du scotch de carrossier.

Plus, certainement, des matières occultes de son invention:

les maquettistes médiévistes sont un peu sorciers…

Il lui a fallu une palette de dix couleurs pour différencier

les types de terrain.

 

Pour recréer les 316 habitations, il a modelé près

de 600 pièces de maçonnerie miniaturisées.

1420 arbres fictifs ont été plantés. Quant aux

enceintes d’Yverdon, qui étaient longues de deux

kilomètres, Maître Boekhold les a refaçonnées

sur un pourtour de 207 cm.