12/10/2010

Maurice Zundel, le Poverello d’Ouchy

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Le dimanche 10 août 1975, les Oscherins sont frappés de consternation: Monsieur le curé est mort. Sa secrétaire l’a trouvé en sa paroisse du Sacré-Cœur, souriant, en position assise et détendue. Le père Maurice Zundel (photo Suzi Pilet) y officiait depuis 29 ans, au retour d’un long et fébrile périple apostolique qui l’avait conduit de Rome à Paris, de l’Angleterre à Jérusalem la juive, et jusqu’en Egypte musulmane. A 78 ans, cet ancien baroudeur au cœur éminemment œcuménique était devenu un petit homme fragile à voix cassée, fumant beaucoup, carburant au café, ne mangeant jamais de viande. Se contentant seulement de patates au lait. Tout repas, pour ce théologien neuchâtelois de haut vol - qui avait tutoyé de grands savants, même le pape en exercice, mais aussi des affamés dans les faubourgs pauvres du Caire - était une perte de temps. Sa maladie du cœur qui l’emporta lui avait été annoncée par son médecin local, le Dr François Nicod. Or le fumant cacochyme fulminait d’être alité: il craignait moins de perdre la vie que sa voix. Menacé d’aphasie, comment répondre aux désespérés qui téléphonent en pleine nuit? Comment continuer de prêcher dans son église, mais aussi lors de symposiums internationaux où sa parole mystique, neuve, parfois discordante, est très écoutée et commentée (lire encadré). Comment ronchonner pour convaincre nos édiles de porter secours aux plus démunis de son quartier, auxquels lui-même distribuait tout son chiche argent, allant jusqu’à vendre son calice pour venir en aide à des clochards lausannois. Quand il les accueillait sur le perron du Sacré-cœur, il n’était plus ronchon, mais «gentillet». Et ils le prenaient d’abord pour le portier, ou un domestique, tant il leur ressemblait par sa dégaine bohémienne.

Ce ne fut qu’à l’ampleur médiatique qui suivit l’annonce de sa mort qu’ils apprennent que cet ecclésiastique pauvre, ami des pauvres (à l’instar du Poverello d’Assise) était une célébrité mondiale. Le pape Paul VI, qui l’avait rencontré en 1926 lors de sa nonciature à Paris et l’invitera plus tard pour un séminaire important au Vatican dira de Zundel: «C’est une sorte de génie, avec des fulgurations». En 1994, l’abbé Pierre révéla qu’il avait fait parfois le voyage de Paris à Lausanne pour se confesser au père Maurice: «Avec lui, on se trouvait en présence de quelqu’un, à mi-chemin entre Dieu et les hommes.»

Ces hommages prestigieux et appuyés tranchent un brin avec les vicissitudes que leur récipiendaire avait vécues au sein de l’institution romaine, dès le début de son apostolat à Genève, en 1925. Cette année-là, le jeune Maurice Zundel saisit l’occasion d’une assemblée de l’Œuvre du clergé pour se lancer dans une homélie sur le thème de la pauvreté, condition essentielle de toute vie spirituelle: «A quoi bon conserver de l’argent? A la fin de l’année, les caisses d’une église doivent être vides!» Cet appel est ressenti comme une effronterie et ne lui sera jamais pardonné. Quelques jours après, l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg l’enjoint de se rendre chez les dominicains de l’Angelum, à Rome, pour y «refaire» sa théologie. C’est le début d’un exil qui durera vingt ans, dont Zundel ne comprend pas la sévérité jusqu’au jour où la vérité éclate: bien avant son homélie genevoise, il avait été trahi par un confesseur, auquel il avait avoué un péché d’orgueil…

Né en 1897 à Neuchâtel, d’un père catholique, il ne fit pas ses premières études chez des pères mais à l’école communale, fréquentée surtout par des protestants. D’ailleurs sa foi religieuse sera éveillée par une grand-mère maternelle, elle aussi protestante qui restera pour lui un modèle de charité et d’humilité. Aussi refusa-t-il toujours qu’on lui consacra une biographie: «Ce serait une profanation». Trente-trois ans après sa mort, en 2008, l’écrivain piémontais Claudio Dalla Costa a bravé cet interdit en publiant en italien un beau livre sur la vie de Maurice Zundel, qui connaît depuis un vif succès dans la Péninsule. Il vient d’être traduit en français*. A l’heure où l’Eglise romaine vit de terribles tribulations, les catholiques aiment se reconnaître dans la parole simple et libératrice d’un prêtre qui préférait la charité aux dogmes.

 

Claudio Dalla Costa: Maurice Zundel, un mystique contemporain, 222 p. Ed. Saint-Augustin, 1890, Saint-Maurice

http://mauricezundel.free.fr

 

 

 

La mystique zundélienne

 

La philosophie de Maurice Zundel est plus christique que chrétienne. «Je ne crois pas en Dieu, je le vis», déclarait cet admirateur à la fois de saint Augustin, et d’Albert Camus l’athée. Les théories de Darwin, toutes scientifiques et plausibles qu’elles furent, l’agaçaient un peu. Il croyait surtout que l’homme devait se libérer de son statut de créature biologique. Que sa foi en Dieu – qu’Il fût chrétien, juif, musulman, ou même absent – passait prioritairement par une foi en l’homme. A l’exemple du Christ, qui «s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu.»