11/04/2009

Trois Hommes dans la Nuit - le colonel Orelly

Depuis le 6 janvier 2009, les lecteurs de mon dernier livre Trois hommes dans la nuit, paru chez Bernard Campiche Editeur*, en découvrent des passages inédits dans ce blog. Des éclairages en biais sur les protagonistes et les péripéties du roman, et qui s’incorporeront matériellement à celui-ci – en chapitres satellites – le jour où il sera téléchargeable dans un livre électronique. A l’exemple des «scènes coupées» d’un film en DVD, répertoriées dans les suppléments, ou bonus, plusieurs «scènes ajoutées» enrichiront ainsi le récit central sans en dénaturer l’unité de temps ou d’action.

Pour retrouver des épisodes précédents:

 

La jeunesse du vieux Nathan:

http://salem.blog.24heures.ch/archive/2009/01/06/trois-ho...

 

Micky le Corfiote:

http://salem.blog.24heures.ch/archive/2009/01/21/trois-ho...

 

Notes perdues de Klemenza Dach:

http://salem.blog.24heures.ch/archive/2009/02/02/trois-hommes-dans-la-nuit.html

:

L’Eglise tient le Christ en otage:

http://salem.blog.24heures.ch/archive/2009/02/13/l-eglise...

 

Le bel Omer, maure de Brocéliande:

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Les ciels enfumés du Caravage et de Marlowe:

 

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Ou chez mon éditeur:

 

www.campiche.ch

                                                   

                                                                

La lettre testamentaire du colonel Orelly

 Moscou, le 23 décembre 1972

Mon cher Vladimir,

 

As-tu reçu la petite hache en argent que j’ai fait exécuter exprès pour toi par un maître armurier de Sartrouville? Il m’a été recommandé par Raoul de Mongibé, le nouvel attaché culturel de l’ambassade de France, à Zamoskvorietché, un ami qui apprécie mes havanes. Mais j’espère que son artisan en a respecté les formes et dimensions selon les croquis que tu m’as envoyés par courrier express. Vu son coût, j’ai préféré qu’elle te fût remise en mains propres par des gens de confiance, un Parisien et sa femme qui sont tout à moi, et qui furent du côté des ouvriers durant les rébellions de Mai 1968.

 

Tu seras étonné, Bébé, de ne pas reconnaître mon écriture. Car cette lettre, la dernière que tu recevras de moi, je l’ai dictée à ma chère Zaïda, une Marocaine très dégourdie que j’avais rencontrée lors de mes conférences aux Jeunesses communistes françaises, place Colonel-Fabien, puis aux réceptions fastueuses de notre mission de Grenelle, où le Tout-Paris accourt par snobisme. Snob, elle ne l’est pas. Pour tout dire, Zaïda, qui ne t’effaroucherait pas comme d’autres femmes déjà adultes, s’est «déparisianisée». C’est son expression. Elle étudie maintenant la médecine à Moscou. Si elle fait des progrès en russe, elle maîtrise mieux les caractères latins, c’est pourquoi dans l’urgence j’ai choisi la langue française pour t’envoyer mon ultime bénédiction paternelle: mes médecins de l’Hôpital Bourdenko ne me laissent plus qu’une demi-semaine. Je ne franchirai pas le cap de l’année soixante-treize. Je ne fume plus, mais ne sens pas vieux, ni fatigué, et je ne pleure pas – ce serait idiot, et indigne d’un soldat dont le seul dépit sera de mourir dans un lit plutôt qu’au champ d’honneur. Te faire mes adieux de père en français ne me peine pas du tout, c’est même une consolation.

 

Voilà bientôt quatre mois, Bébé, que cette langue est celle de tes études à Iroé-sur-Vizourre, où j’ai eu du plaisir à t’accompagner en septembre, car ce sont ces mêmes bénédictins qui m’avaient appris à la chérir avant la Première Guerre. Beaucoup de Russes l’aiment encore. Longtemps, elle a été l’apanage de monarchistes qui ont exploité, méprisé et brutalisé notre patrie comme une chienne. Or elle est la langue de l’Internationale, ne l’oublions jamais. Du reste, c’est aux accents de ce chant merveilleux, versifié par le poète communard Eugène Pottier, que je puise mes dernières énergies en l’entonnant quelquefois in petto. Quel dommage qu’il ne soit plus l’hymne national soviétique depuis 1953, l’année de la mort de Staline.

 

Te donner des conseils avant la mienne s’inscrit dans une tradition russe séculaire qui m’est chère, même si j’ai dû rompre avec elle. Mais je ne voudrais pas qu’ils t’exaspèrent, ou que tu t’en souviennes plus tard comme des entraves au chemin sauvage que tu t’es tracé. Le ton de cette lettre ne se fait grave que pour te mettre en garde contre des ennuis que tu encours à l’heure présente, à cause de ta précocité d’esprit qui ne doit pas être utilisée comme un passe-droit. Je te rappelle que tu n’as que douze ans - tes cellules cérébrales aussi, toutes développées qu’elles soient.

 

Sache, Bébé chéri, que tu te comportes en imbécile quand tu bafoues ouvertement le règlement du Collège de l’Effeuille, en spéculant sur je ne sais quel régime de faveur imposé à la direction par moi et mon ami l’ex-prieur Thirèze. Le vieil homme t’estime. Il le dit régulièrement dans sa correspondance, où pourtant je devine qu’il commence à être las de te protéger pour des fadaises. Il paraît que tu ricanes comme une hyène à la prière des repas. Que tu t’es acoquiné avec une fripouille, le cadet trop gâté d’un dentiste breton qui lui passe les pires caprices. Vous vous entendez en carnassiers pour persécuter un troisième surdoué de votre âge, un fils de pauvres, lui. Et qui se destine à la prêtrise! Une vocation que je ne comprends pas, que je ne soutiens pas par principe, mais qu’à l’Effeuille j’avais rigoureusement respectée. Ton comportement me navre, car il ressemble à celui de pensionnaires de ma génération qui se vantaient d’être fils de riches, de capitalistes. Ce que tu n’es pas.

 

N’oublie pas, Vladimir, si cher à mon cœur, que tu as vu le jour dans un ruisseau putride. Nous n’en avons jamais parlé, mais je sais que tu le sais, et que ton orgueil le récuse. Cet orgueil est juvénile, il n’est rien. Tu veux faire fi de ta mémoire, or elle retient tout, malgré toi mon enfant, qui n’es point mon enfant. Si je t’ai ramassé de ce cloaque, Chéri-Bébé que je chéris, ce fut pour moi un devoir civique, pas une «bonne œuvre» à la chrétienne. Une joie aussi, simple et désintéressée: assurer une survie confortable à une nouvelle recrue du Komsomol, à un ex-octobriste de lointaine extraction paysanne. A un enfant trouvé qui ne démérite pas des bienfaits de la Patrie.

Te souviens-tu de notre première entrevue? Ce fut un jour de printemps glacé et de pluies neigeuses sur Moscou. Une cape de fourrure camouflait à moitié mon impressionnante médaillerie de vétéran des armées. Au Conservatoire, tu as joué du violoncelle comme un ange, un ange trop sévère pour tes dix ans, mais tes coups d’archet étaient décisifs. Ils trahissaient déjà un caractère particulier. Au Stadium, tu courus sous les flocons comme un guépard. Et quand, au terme de ma visite officielle, j’ai félicité les petits vainqueurs en leur serrant la main comme à des adultes, tu fus le seul à ne pas baisser les yeux. Un regard de feu bleu qui m’intrigua, parce qu’il était franc, spartiate, légèrement narquois. Est-ce lui qui emporta ma décision de t’adopter? Non, Bébé chéri, c’est le regard très différent que je découvris deux jours plus tard sur une photographie de toi, où tu avais cinq ans de moins. Oui, où tu n’avais que cinq ans. Elle avait été prise à la gare de Kazalsk, par ces mêmes gens qui t’arrachèrent à ta pauvre maman. Brutalement, qu’on m’a dit, et ça m’a irrité: les délégués du Komsomol sont souvent des butors. Tu y avais des yeux délavés comme ceux des morts, des yeux trop grands pour une tête d’oisillon triste, un corps débile, des bras et des jambes en allumettes. Depuis quelle métamorphose! En moins d’un lustre, l’avorton aux yeux tristes du Donbass est devenu un jeune athlète prometteur et fier, doublé d’un musicien virtuose. Ne voulant pas croire aux seules vertus miraculeuses de l’assistance publique, je compris qu’il y avait en toi des forces inhérentes, qu’il fallait encore encourager, en les orientant si possible vers le bien. C’est-à-dire l’honneur.

 

J’ai la conviction qu’une photo, cela ne trompe jamais. «Ça ne se truque pas», pour parler vulgaire. Ainsi, j’avais donné l’ordre en 1945 qu’on en fit plusieurs des atrocités du camp de Sachsenhausen, dans la Hesse, afin d’en fournir la preuve aux incrédules du Kremlin, et à Staline en personne. On me rapporta qu’il examina longuement ces documents photographiques, et qu’il versa des larmes sur ces misérables femmes tondues, ces vieillards squelettiques, ces enfants dénutris - comme toi, Bébé-Chéri, tu le fus à Kazalsk. Staline était certes un autocrate, un chef souvent violent, mais il était capable de compassion, contrairement à son prédécesseur le grand Lénine, qui ne pleurait jamais, ou à Nicolas II, un tsar bête à manger du foin.

 

 

Moi aussi, il m’arrive de pleurer sur des images. Celles de ma famille. Oh! je ne parle pas de mes oncles et cousins Orelly, ces parjures qui, en 1918, avaient rallié l’Armée Blanche pour être aussi vite mis en déroute par notre vaillante Armée Rouge. Ils ont croupi dans un exil avilissant en Turquie, sans parvenir à y échanger le moindre rouble contre la moindre piastre. Si l’Enfer existe, qu’ils y brûlent!

Non, les visages de papier que je contemple chaque jour pour entretenir mon chagrin sont ceux de Saskia, ma douce épouse, que la tuberculose emporta à ses trente ans. De mon fils Vadim, de sa femme Sonia, de leurs enfants Anton et Antonia. Dans mon funeste album aux pages ardoise, il y a une photographie lumineuse, pleine de sourires, qui les réunit tous les quatre, plus leur chienne Blacky, une gentille bouvière des Flandres qui partagea leur sort jusqu’au bout. La tragédie ferroviaire du 16 août 1967, qui les a tous carbonisés, a longtemps hanté mes nuits, et j’ai dû me faire violence pour ne point t’en parler, Vladimir, ou si peu. A présent la voici qui ravive mes douleurs hospitalières. Les excellents médecins de Bourdenko n’y peuvent rien, l’assiduité de ma chère Zaïda non plus. Seul l’amour que j’ai pour toi, Bébé, y verse un peu de baume, malgré les milliers de kilomètres qui séparent Moscou d’Iroé-en-Vizourre. Un amour qui ne réclame rien en retour, même pas ta présence à mes imminentes funérailles. Si ton destin t’ordonne de me trahir un jour, trahis-moi, mon Bébé chéri. Et si toi, tu ne me chéris point, je te le pardonne. Mais ne m’oublie pas, merci.

 

N’oublie surtout jamais la langue russe, tout en privilégiant la française. L’une est plus belle que l’autre, à toi de trancher. Elles se dissemblent grammaticalement, mais elles s’apparentent par une syntaxe insidieuse à tiroirs, par un pouvoir presque occulte d’allusion ou d’invocation. Elles ont le défaut sublime d’être plus bavardes que les autres langues. Elles échappent à la logique prétentieuse de Procuste idiots qui voudraient aujourd’hui les réduire à des codes communs, universels et fades, mais heureusement sans avenir. Elles désespèrent triomphalement ces nouveaux arithméticiens de l’âme qui ont renié la leur, et c’est bien fait!

Ce sont elles pourtant qui décrivent avec le plus de clarté, le plus de précision – de ponctualité courtoise - la poésie fluide et divine des maths. Une discipline qui m’avait fasciné à l’Effeuille parce qu’elle jonglait avec les étoiles, et que je n’y comprenais rien. Cette incompétence devait me desservir plus tard sur les champs de bataille, quand par exemple la décision d’un assaut de blindés au milieu des lignes allemandes aurait pu être résolue plus vite par une déduction géométrique. La mathématique s’est moquée de moi aux instants les plus graves de ma vie, elle m’a humilié. Entre-temps, je croyais l’avoir conjurée or voici qu’elle revient m’halluciner plus que jamais à quelques heures de ma mort. Elle me dit: «Je suis la science des preuves, mais je ne prouve rien, car la raison humaine n’est rien.»

 

Bon, c’est sur ce trouble pascalien que je vais conclure ma lettre, mon garçon. Pardonne-moi d’avoir été prolixe, en te manifestant peut-être trop de signes d’affection: du mon chéri en vois-tu, en voilà, un mot que tu détestes, je le sais bien. Alors qu’une embrassade aurait suffi si tu avais été à mes côtés dans ma chambre d’hôpital. Zaïda te supplée comme elle peut, en t’écrivant à ma place. Méthodiquement, elle consigne ce que je lui dicte, et je la plains car mon souffle se fait anémique, mes mots incompréhensibles. Je deviens poussif comme un vieux cheval encombrant, mais qu’on n’ose abattre, puisqu’il a fait des guerres. Elle en a du mérite, ma jolie gazelle marocaine! Avec l’appui de mon ami Mongibé de l’ambassade de France et de nos diplomates russes de Paris, Londres et Zurich, elle assurera aussi la logistique de mes dispositions testamentaires.

 

Elles sont simples: Vladimir Sérafimovitch, tu es mon légataire universel. Te voici riche d’un capital composite, que les autorités soviétiques m’avaient autorisé à faire fructifier à l’étranger, en raison de mes loyaux services et victoires. Si tu veux le flamber en peu de temps, c’est ton affaire. Mais, s’il te plaît, sois généreux envers les pauvres que tu rencontreras en France, ou en Russie si tu y reviens. Envers Zaïda aussi. Elle a besoin de beaucoup de roubles pour achever son séjour estudiantin à Moscou. Après, elle aura besoin de beaucoup de francs pour se refaire une situation en France où, j’en suis sûr, elle soignera sans compter nos frères marxistes les plus pauvres d’Issy-les-Moulineaux, de Cormeilles ou d’Argenteuil.

 

Zaïda est charitable comme les saintes de l’Eglise catholique, bien qu’elle soit née musulmane et que son communisme l’ait rendue athée. Plus que moi: elle a soupiré tout à l’heure, quand j’ai qualifié de divine ma fascination pour le mystère infini des mathématiques. Cela m’attendrit, car à son âge, j’avais eu de pareils sursauts antireligieux, doctrinaires à leur façon.

Pourtant en vieillissant quand même, en me préparant à mourir, je préfère ouvrir les vannes de mon cœur, comme si finalement il était une âme.

Pour y accueillir quoi?

 

 

 

Ton père adoptif, Colonel Iossip Orelly

 

 

 

15/03/2009

Les ciels enfumés du Caravage et de Marlowe

Depuis le 6 janvier 2009, les lecteurs de mon dernier livre Trois hommes dans la nuit, paru chez Bernard Campiche Editeur*, en découvrent des passages inédits dans ce blog. Des éclairages en biais sur les protagonistes et les péripéties du roman, et qui s’incorporeront matériellement à celui-ci – en chapitres satellites – le jour où il sera téléchargeable dans un livre électronique. A l’exemple des «scènes coupées» d’un film en DVD, répertoriées dans les suppléments, ou bonus, plusieurs «scènes ajoutées» enrichiront ainsi le récit central sans en dénaturer l’unité de temps ou d’action.

 

Retrouvez les épisodes supplémentaires précédents:

 

La jeunesse du vieux Nathan:

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Micky le Corfiote:

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Notes perdues de Klemenza Dach:

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L’Eglise tient le Christ en otage:

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Les ciels enfumés du Caravage et de Marlowe

 

La nuit de la poésie tragique n’est pas noire, elle n’est pas bleu foncé. Elle n’est pas bleu nuit, elle n’est pas lumineuse, même si sa consonance et sa diphtongue finale appellent plus la lumière que le mot jour.

 

Jour a une aspérité funèbre, la touffeur des velours dont on bande les catafalques. Alors qu’à l’ouïe nuit scintille. A l’ouïe de l’œil, s’entend: en 1888, un an avant de se trancher l’oreille droite, Vincent Van Gogh allume des bougies autour de son chapeau pour éclairer son chevalet sur les berges du Rhône. Ad te levavi animam meam, l’autel du sacrifice est prêt, et le ciel nocturne d’Arles se couvre peu à peu d’étoiles non pas or, mais à la feuille d’or, astres ternes comme le brocart passementant une trame quasi terreuse. La pigmentation de l’éther est limoneuse pour le peintre qui se fie aux feux de son diadème de martyr. Il la touille jusqu’à l’obscur – et à l’illumination -, sans recourir à l’huile noire. Ici le noir cesse d’être une couleur, et comme ici il n’y a que couleurs, il devient le grand absent de la nuit vangoghienne.

 

La nuit du Caravage est faite d’autres ingrédients. C’est celle aussi de Jean-Baptiste Contine, avant ses pitoyables acrobaties aériennes du finale. On y trouve de la crème de sang, du brou de noix, du remords de malfrat, du vin madérisé d’estaminet interlope, de l’urine des chiens, de l’humanité rudimentaire mal débourrée, dépossédée de toute promesse de rédemption. C’est un ciel bas qu’aurait peint Emile Zola (le «Michel-Ange de la crotte», dixit Barbey d’Aurevilly.) Un patchwork camaïeulé de viandes fumées, de crépines jaunes et de basanes.

Un ciel qu’aucun air vivifiant ne ventile à l’heure où des insomniaques errent circulairement dans leur chambre à coucher, et quand la hantise d’un passé perdu fait courir des quadragénaires névrotiques dans les rues de l’hiver.

Ils sont déboussolés, car aucun des trois n’est plus au centre du monde.

 

Le 27 mai 1606, Michelangelo Merisi da Caravaggio n’a, lui, que trente-six ans (mais déjà la tête d’un clochard à mèches grises et voletantes, des yeux d’augure en transe) quand il pénètre dans une auberge aux murs tavelés par l’humidité du Tibre. Il y vient souvent lutiner des jouvenceaux efféminés, s’enivrer d’hypocras, de liqueurs chargées de girofle, sucer du lard salé et cracher ses dents par terre. Le tavernier Amigoni et ses frères l’entourent de prévenances car c’est un peintre important. Sa technique du clair-obscur l’a rendu célèbre jusqu’à Naples, leur royaume natal. Et ici à Rome, il est le protégé de Sua Eminenza Del Monte, le représentant du grand-duc de Toscane. Il le rappelle souvent. On révère ce matamore pour son prestige, sa prestance, mais on le hait pour sa ladrerie et ses éruptions imprévisibles.

 

Il a trop bu comme d’habitude, mais cette nuit-là, il a l’air plus fâché qu’hier et avant-hier: il vient de faire un esclandre au Campo dei Fiori, renversant des tombereaux de légumes, blasphémant contre Dieu, le pape et particulièrement les dominicains, pour s’être souvenu que là, sept ans plus tôt, ces satanés encapuchonnés firent griller vif un philosophe qui les narguait.

 

-          II avait une insolence visionnaire, le Giordano Bruno. Il aurait pu être mon frère: un panthéiste. Comme moi, il ne croyait pas à l’action des anges dans les mouvements naturels du cosmos. Non, Messieurs les inquisiteurs, l’homme n’est plus le pivot du mécanisme universel! Voilà une vérité que j’exprime dans mes tableaux et que vous ne voyez pas. Elle échappe également à ces artistes qui depuis deux siècles vous honnissent, et que vous brûlez de brûler. Ceux de l’humanitas, ou de je ne sais quelle Renascita…

 

Au souvenir halluciné de ce bûcher et de tant de géométries rotatoires, le Caravage s’était lancé comme un fauve sur de braves maraîchers se repliant vers leurs faubourgs. Les moins intimidés l’ayant éconduit à coups d’olives blettes et de crottin de mulet, c’est avec une rage décuplée qu’il a poussé la porte de l’auberge d’Amigoni.

 

Une caverne plus qu’une taverne. Là, il se sent chez lui. Mais trois hommes l’y attendent, debout, dos au mur, peu amènes. Non, ce ne sont pas des gendarmes pontificaux du Quirinal, ni de ces sbires du cardinal Del Monte qui le pistent pour mieux le protéger, mais le surveillent. Bien pis: il reconnaît des joueurs de paume, ses vainqueurs de la veille. De jeunes marauds en soie et velours venus dans son repaire lui réclamer leur dû en ducats d’or. Il le sait. Et eux savent sa réputation d’homme sans parole, c’est pourquoi le plus émacié, le plus déterminé, a ostensiblement glissé sa main dans la garde de son épée. Son œil gris lézard est menaçant.

Mais pour le Caravage, il n’y a de plus sûre défense que l’attaque:

 

-          L’appât de l’argent n’avantage pas ta figure, Ranuccio Tommasoni. J’aimerais mieux peindre un transi de la morgue, ou une carcasse de poulet que t’avoir pour modèle!

 

-          Que la sainte Madone me préserve de poser jamais pour le Messer Merisi! On dit qu’après une séance dans ta boutique puante, un homme a peine à s’asseoir…

 

Le gant est jeté. Le Caravage devient tigre et feule. On fait jaillir les lames sous la torchère, on écarte tables et bancs à coups de talons de cuissardes - le reste de la clientèle s’étant éclipsé avant l’orage. Livides, gémissants, les frères Amigoni sont sur le point de se claquemurer dans le cellier, mais, grazie Gisso mio! leur servante Fiammetta entend le pas de vigiles en ronde et elle donne l’alerte. Au soulagement des aubergistes, les deux ferrailleurs rengainent, mais c’est pour convenir d’un lieu rendez-vous plus tranquille, par-delà le Panthéon, sur-le-champ de Mars. Renvoyé aux premières lueurs de l’aube romaine. Soit dans une heure et demie.

 

Une heure et demie de rumination solitaire dans une taverne vide, devant un âtre aux braises mourantes… D’exécution rapide par tempérament, Michelangelo déteste attendre: le vin des trois hautes fiasques que lui a laissées la plantureuse Fiammetta n’en est que plus amer. Dire qu’il faudra l’écluser jusqu’à la dernière goutte pour qu’enfin sonne l’heure du duel!

«Joli prénom, Fiammetta, la petite flamme

 

-          D’ailleurs tu le sais, ma grosse! grommela-t-il pendant qu’elle soufflait les chandelles de la salle à boire. Si tu n’avais pas crié comme une oie, j’aurais déjà pourfendu ce Tommasoni, et maintenant moi, l’invincible Caravaggio, serais libre. Cela dit, tes rondeurs me plaisent. Oh! pas pour une peinture, désillusionne-toi. Juste pour des mamours – deux ou trois bacioni avant que tu n’ailles ronfler sur ta litière à l’étage.

 

-          Bas les pattes, Maestro! A l’étage, comme vous dites, je n’aurai pas le temps de ronfler: la nuit m’est devenue courte à cause de vous et vos scandales. Mais en des cellules plus confortables que ma soupente, vous trouverez des ragazzi gracieux et guillerets. Ils vous plairaient plus qu’une pauvre femme qui s’est esquintée à laver les planchers.

 

-          Comment sais-tu qu’ils me plairaient? Tu valides ainsi une rumeur immonde lancée par ce pourceau de Ranuccio, mon ennemi mortel?

 

-          Je sais que ces garçons, vous les peindriez sans faire le dégoûté. Et en leur donnant des apparences de saints! Moi, sans être une sainte, je réprouve chrétiennement les accouplements entre hommes, mais ces compagnons d’étage, je ne les damne plus. J’ai appris à les aimer comme de petits frères. Ils sont respectueux envers moi. Leur profession les fait pécher plusieurs fois par jour, mais sans elle, ils ne survivraient pas. Ça les astreint à sourire toujours, un peu comme les premiers martyrs face aux lions du Colisée. Vous avez peut-être raison, Maestro, de les représenter comme ça. En héros de notre foi. Quand ils montent l’escalier devant un client aviné, ou un de nos prélats déguisé en marchand étranger, j’ai l’impression qu’ils vont au supplice. Et que leur guirlande de fleurs honteuses s’allume en couronne de flammes.

 

-          Ton imagination te fait délirer, la grosse! Ces petits prostitués sont de vils mécréants. Des capricieux, des ignorants. J’en eus un qui rechigna à poser en Jean le baptiste. Il nasillait comme une mijaurée: «Moi, faire un vieillard!» L’idée qu’il arrivât au Précurseur d’avoir été un beau jeune homme ne lui traversa pas la pensée.

 

-          La sagesse biblique, qui vous honore vous, lui a peut-être manqué. Mais sans sa faute. Ses parents défunts ne savaient pas lire.

 

-          Lui non plus ne savait pas lire, mais il le faisait accroire partout avec une superbe de nymphette ennuyée, certaine d’être éblouissante. Pourtant il posa, et quand il vit le résultat de mon travail, il fut estomaqué: il s’y vit rajeuni, et magnifié. De ce sybarite de dix-huit ans aux yeux creux, j’ai fait saillir avec puissance un garçon qui en a huit de moins, à teint plus frais, au regard plus intelligent, frappé d’une grâce enfin humaine, simple, quotidienne - plus que divine. Et, pour ne rien arranger, en compagnie d’un bélier!

 

-          Je n’ai pas vu ce tableau, Messer Merisi, mais je sais, par ce même jeune homme qui a posé et qui, depuis, a perdu la raison - que la nudité de votre Jean-Baptiste enfant est d’une indécence qui outrage toute sainteté. Moi, pauvre femme inculte, j’ai en revanche beaucoup d’admiration pour la sainte Vierge que vous avez peinte en l’église de Sant Agostino. Elle se montre si bonne envers les pèlerins qui viennent à elle!

 

-          Ainsi, sous l’emprise de mes seules couleurs, un de mes modèles a perdu l’esprit! Mais en ont-ils de l’esprit? Toi si, tu en as, la Fiammetta. Et à revendre, à l’instar de ta croupe charnue, boulotte et sans rupture de ligne. De ton corps sans diable en femme, de tes allées et venues de monstre inoffensif, doux et mamelu. Allons, laisse tes chairs s’épancher, déraidis-toi, embrasse-moi…

 

-          Lâchez-moi, Monseigneur! Je suis fatiguée. Je ne sens pas bon.

 

-          Tes jolis fratellini se frottent tant d’essence de jasmin que même leur beauté plastique finit par me répugner. Tandis que toi, avec ta garniture de rondeurs molles et tes gestes incapables d’afféterie; toi tu embaumes le piquant fenouil et la coriandre douce des potages. Tes lèvres sont rouges sans farderie. Ton charme est plus sensuel, car tu es une pieuse vraie. Tu crois si complaisamment au Dieu refabriqué de nos églises, que ce maudit créateur des apparats t’épargnera toujours de tout. Voire de l’ascendant d’un juste comme moi, qui suis bien plus maudit que lui. Mais pouah! tu me dégoûtes par tes signes de croix précipités et conjuratoires, ton œil apeuré de bichette déjà morte. Va dormir! Et je te donne l’ordre d’oublier ce que je t’ai dit cette nuit, Fiammetta! C’est trop sale pour tes oreilles de femme! Non, toi, tu ne peux être une sale. Moi si, je suis un salaud, un sale, je me suis voué à me salir, à me cochonner moi-même jusqu’à plaisir, comme le cochon en sa souille. Sale, salé, trop salé, tel ce reste de nuit brune qui me reste à boire. Et avant ce point du jour que j’attends.

Et qui m’attend.

 

Si le Caravage abomine la lumière diurne, elle lui est hostile en retour: il l’a vaincue en la réinventant dans la nuit, là où elle n’a aucune autorité naturelle. Il se prend pour un nouveau Prométhée, en un contexte chrétien par-dessus le marché! Plus grave: sa capture du feu divin ne lui fait pas glorifier l’homme mortel, mais la seule lumière, la dérobée, la repétrie. Il l’aurait rendue malléable.

L’homme ne l’intéresse plus. Il a refondé une humanité sans l’homme. Sans le Caravage non plus, puisque tout à l’heure il se fera trucider par ce jeune Tommasoni qui le traite de sodomite. N’est-il pas déjà plus saoul que la veille, quand il perdit cette partie à longue paume. Il perdra le duel, c’est inéluctable. Mais sera-ce une infamie de périr sous l’épée d’un reître au corps disgracieux? Tout au contraire: une victoire en creux, un cheminement vers une béatification profane. «Un soudard au visage repoussant vient de tuer un grand peintre qui célébrait la beauté des êtres et la chrétienté. Pourquoi ce crime? Pour une vulgaire affaire d’argent…» Quelle éloquente épitaphe sur une tombe!

 

-          Avant que ce magot ne m’estoque ma gorge, je lui lancerai: «Oui, tue-moi Ranuccio, plutôt que je doive te peindre un jour. Enlaidir ce qui est déjà laid serait pour moi une corvée. Que veux-tu, moi j’ai toujours préféré embellir ce qui est beau!

 

A propos de gorge, il revoit celle satinée de ces éphèbes, dont ses lèvres abusent parfois avant qu’il ne la nielle et la cuivre sur la toile. Le Caravage se convainc maintenant qu’elle est a toujours été étrangère à son art.

 

-          La chair n’est rien. Seule a compté la carnation, l’âme fugitive qui en échappait à chaque instant où mon pinceau la saisissait.

 

Etre contraint à penser car on sait qu’on va mourir fait parler de soi au passé. Or quand le ténébreux portraitiste de Bergame portraitisait, il ne pensait pas. Il obéissait sensitivement à des ordres secrets qui ne venant que de lui. Dont il ne voulait pas connaître l’origine. Il était l’homme animal réduit à des instincts immédiats, savourant bestialement l’odeur poissonneuse de la sépia émergeant d’une jatte de Venise. Celle d’œuf pourri des détrempes bistrées au bout de son index ne l’écœurait pas non plus. Pour faire diversion, sa palette lui offrit du vert de menthe arabe, de l’œillette et de la garance, du macis, de l’alizarine, de la décoction de roses du pays des Rhodopes… Tout un nuancier olfactif qui s’évanouira dès que ses narines seront inondées par le sang frais de ses jugulaires tranchées.

En attendant la botte du Tommasoni, seul le chagrine le sort de ses pots, blaireaux et spatules. Il pleure son atelier, la lumière mordorée et cendreuse qui s’y est faisandée en dix ans sous des tentures de cretonne. Une nuit d’appartement, qu’il a patiemment mitonnée, qu’il a voulue brune - au souvenir peut-être de la peste qui le priva de son père à ses cinq ans.

Tout à l’heure, au Champ de Mars, il devra se battre et périr dans une clarté diurne qu’il abhorre, et qui l’abhorre. Il clignera ses yeux à la façon d’un rat de cave qu’on a débusqué en l’enfumant. Le premier rayon jailli des brumes roses de mai (le plus fourbe des mois) le confondra d’ailleurs, le perçant plus tôt que l’épée de son ennemi.

 

 

-          Non, Michelangelo, tu ne marmonneras aucune une prière chrétienne. Ta réputation de peintre sauvage te l’interdit. Tes dernières paroles seront colorées de fiel vert, vert putrescence, et d’arrogance rouge sang. S’il faut prier Dieu Lui-même, c’est hic et nunc, devant l’âtre refroidi du vieil Amigoni, ce proxénète peureux et hypocrite aux sourires de bonté. Le vin saumâtre qu’il t’offre raucit ta voix davantage, il débilite tes muscles de batailleur. Plus t’en bois, plus tu faiblis. Faut-il une prière d’espérance, puisqu’il n’y en a plus pour toi? Tu n’as qu’une seule certitude: tu mourras tout à l’heure. Elle te vient de ton intuition funeste de créateur. Elle ne peut pas te trahir.

 

 

Le captif de Malte

 

Son intuition le trahira pourtant: au petit matin du 28 mai 1606, c’est le sobre et fringant Ranuccio Tommasoni est saigné mortellement à la cuisse par un ivrogne braillard nommé Michelangelo Merisi da Caravaggio. Ediles et prélats de la ville éternelle s’en indignent de concert: voilà un forfait de trop au compte de ce débauché irascible et belliqueux. Il ne peut plus se rédimer en arguant de son génie artistique, tout incontestable qu’il soit. Ses protecteurs l’abandonnent. Trois jours après, le Caravage est condamné à mort.

Son évasion échevelée de Saint-Ange le remplira de tristesse, car il s’est attaché à l’air jaune de Rome. Mais ni la nostalgie, ni les vicissitudes de l’exil ne l’amèneront à résipiscence, encore moins à un adoucissement de son caractère. A Malte, il se blanchit en flattant un portrait du grand maître de l’heure, Alof de Wignacourt. Ça lui vaut d’être adoubé chevalier de «grâce magistrale». Hélas, ses tourments charnels le rattrapent: le petit blondin aux sourires taquins qui y a posé en page n’appartenait pas, comme il le crut, à la valetaille ordinaire du palais de Saint-Jean-de-Jérusalem, mais à une influente et prude famille de notables. Le Caravage est radié de l’Ordre, et derechef mis aux fers.

 

A la veille de sa seconde évasion - vers la Sicile cette fois - le revoici englué dans son narcissisme maladif, cette compassion sirupeuse, hydromélique, pour sa seule personne. Dans la puissante forteresse de La Valette, il est reclus dans une chambre spacieuse. De discrets protecteurs – ceux-là qui organiseront sa fuite – ont veillé qu’il ne manque de rien: poutargue de mulet, figues juteuses, gâteaux d’amande, lard fumé et vins doux. Les fenêtres ogivées en accolade donnent sur une Méditerranée calme, aux reflets lunaires trop léchés pour lui plaire. Trop belle, insupportablement féerique. Il ne la peindrait pas comme ça. Il l’abîmerait au repoussoir. De cette mère des mers, il ferait un creuset de miasmes mouvementés, une géhenne ardente, mais la Chevalerie lui a confisqué ses outils. Il y aurait ajouté des figures anthropomorphes – un Neptune par-ci, une Amphitrite par là. Des anguilles-dragons aux écailles nacrées à la luciférine de lampyre. Des circés, des calypsos…

 

-          En tout cas pas un jeune triton à figure angélique! Ces petits morveux me portent malheur. Dans ce patelin que les mers isolent de tout, il suffit d’une innocente caresse à un adolescent, d’une œillade de «grand frère», pour être traité comme un dépravé.

 

Une fois encore, le Caravage doit attendre l’aube, ces damnés «doigts de rose» qui vont défaire le travail d’une broderie nocturne de pensées malsaines qu’il aime (lui qui a horreur de penser), car elles sont sa lie, son brou imaginaire quand il est privé de pinceaux. Demain son cerveau en sera peut-être libéré, lavé. Passée la baie de Mellieha, un bateau prendra le vent et le conduira à Syracuse. De Messine, il rejoindra l’Italie, un jour, qui sait? sa chère Rome… Mais il est encore le captif des Maltais.

 

-          Etranges insulaires! Les puissants parlent espagnol ou le batavien. Ils se prennent pour les héritiers des Templiers. Les soumis traient des chèvres tristes, sentent le mouton gras, ne s’expriment qu’en arabe et sont autant abrutis que leurs maîtres. Ces deux populations se méprisent réciproquement, ou plutôt s’ignorent. Entre elles, il y a les Juifs: truchements éclairés, polyglottes et négociateurs habiles. Les chevaliers les craignent car ils gèrent leur or. Les pauvres les vénèrent pour leurs aumônes, et parce qu’ils achètent la laine à plein tarif. Les Juifs se sentent à l’aise dans les îles, alors que l’histoire de leur peuple ne les y prédestinait pas. Dans les colonies vénitiennes, Corfou par exemple, ils sont parvenus à modérer les conflits. A Malte, ils sont les seuls à entendre mon italien de Bergame. C’est à eux que je serai redevable de cette protection clandestine qui accessoirement me permettra de m’évader. Que m’ont-ils demandé en échange? Presque rien: juste un de mes secrets de détrempe jaune à base de tiges de carthame et d’œufs d’orvet.

 

 

Tandis que la galiote hollandaise, frétée par un marchand lainier anonyme, s’éloigne de l’archipel, le Caravage hume avec répugnance les roseurs vivifiantes du matin dont l’ébullition asperge la poupe. Il s’appuie d’une seule main au bastingage, l’autre étant occupée à faire les cornes aux arrogantes fortifications de La Valette. Il repense à ces mystérieux Hébreux qui l’ont sauvé. Osera-t-il les vanter auprès de mécènes catholiques qui, un jour, lui donneront l’absolution? «Messeigneurs, je dois ma survie à de grandes âmes que vous tenez pour des immolateurs du Christ…»

Le Caravage en sera dissuadé dès le premier soir de sa première réhabilitation. Par un Napolitain avisé, un tabellion à boucles noires, au teint mat des gens du sud mais encapuchonné de petit-gris à la habsbourgeoise. Voix notariale, mesurée, huilée:

 

-          Une nouvelle vague d’aversion contre les Juifs gagne l’Europe, Maestro. Une vague, ou plutôt une vogue. Cinquante ans après le concile de Trente, et six ans après la mort de la vierge-putain Elisabeth, les relations entre le Saint-Siège et l’Angleterre ne sont pas rétablies; le roi Jacques Stuart, fils pourtant d’une reine catholique martyre, se révèle farouche anglican. Mais des membres influents de la famille Borghèse – celle de notre cher pape Paul V – favorisent en coulisse une politique d’échanges gracieux: hanaps d’argent, fibules incrustées de rubis, renseignements codés sur les déplacements des armées de l’Espagne, ou de vaisseaux vénitiens. Voire de tableaux de maîtres prestigieux… Vous devez bien connaître ces coutumes, Signore Merisi.

-          Non, je ne les connais pas. Quel rapport ont-elles avec mes sauveurs?

-          Filigranant leurs violentes polémiques doctrinaires, le Vatican et l’Angleterre, ces deux puissances politiques, s’offrent des cadeaux symboliques mais s’entendent mieux encore sur un terrain commun, vieux comme le péché: la haine des Juifs. De leur virtuosité commerciale surtout. Un de leurs concurrents pisans a rapporté au camerlingue Volodini qu’une pièce, écrite en 1590, reste toujours populaire à Londres, seize ans après l’assassinat de son auteur, un certain Marlowe, dont la mémoire est pourtant disgraciée. Dans les théâtres londoniens, elle est acclamée à l’unisson par des adeptes de la religion prétendument réformée et de clandestins demeurés fidèles à la vraie religion. Ce spectacle vilipende ouvertement le judaïsme sous les traits d’un nommé Barabas, un marrane assoiffé d’or, de sang, et qui se venge d’avoir été spolié de son argent en empoisonnant à peu près tout le monde, y compris sa fille. Le Fatum le fera périr dans un chaudron d’huile bouillante. J’en reviens sur votre affaire, Maestro, en précisant que ce drame, dont l’idée plaît au Saint-Père, se déroule dans l’île de Malte justement… Ne lui avez-vous point sollicité directement un retour en grâce?

 

Le Caravage le tiendra pour dit.

 

 

La nuit où Marlowe fut assassiné

 

L’auteur du Juif de Malte, n’avait jamais mis les pieds sur l’archipel. Durant sa courte existence, Christopher Marlowe s’était moins distingué publiquement par son antisémitisme que par des propos hérétiques; affirmant que les Evangiles étaient mal écrits, que Jésus était un «bâtard né d’une mère malhonnête»… Dandy avant l’heure, précurseur d’un Oscar Wilde, d’un Rimbaud, il bravada et rodomonta jusqu’aux limites du libertinage toléré: il traita d’imbéciles des lords qui refusaient de coucher avec les garçons ou n’aimaient pas le tabac. Mais pourquoi avait-on si longtemps épargné cet athée, ce blasphémateur qui se riait plus encore de l’ordre civil?

Son talent littéraire n’y était pour rien. Marlowe était un espion au service de la couronne anglaise. D’un séjour instructif en France, il rapporta une moisson d’informations appréciée en haut lieu, qui lui offrit longtemps des passe-droits. Or au pays des secrets d’Etat, c’est comme dans la tragédie antique: la fatalité est imprévisible, la roue de la fortune tourne selon ses caprices. Un jour, on se souvint que Christopher Marlowe en savait trop. Alors on enjoignit à ses plus proches amis de l’assassiner le 12 mai 1593, dans une taverne de Deptford Strand, un faubourg au sud-est de Londres. Le flamboyant à mèches dorées avait vingt-neuf ans.

 

A la fin de cet après-midi-là, en ses Italies, le Caravage en avait trois de plus. Il se trouvait dans son atelier romain, en train de peaufiner-finasser une Marie-Madeleine repentante. Dommage! le clair-obscur a giorno de l’auberge londonienne l’aurait intéressé. Peut-être inspiré: un rideau grenat de scène foraine cachant mal une maçonnerie de brique décrépite, des fumerolles qui sentent le suif, le regrat avarié. Et pour fond sonore le martellement scandé de poings sur les tables; des rires obscènes de témoins avachis, mais que l’échauffourée ranime. Ils ne l’empêchent pas, ils l’encouragent. Des fronts étrécis illuminés par une rage bébête, des bras nus en combat, des yeux érubescents. Et, en retrait, le sourire juvénile d’une petite gouape, belle comme les statues d’Antinoüs, qui ne guette que le plancher où tomberont bientôt des pièces de bronze et des esterlins.

 

Ce n’est qu’une rixe de cabaret ordinaire dans le Londres du début du XVIIe. Elle a commencé par une querelle entre godelureaux au parler aristocratique, mais eux aussi très éméchés. Qui, de Marlowe ou de son compère Ingram Frizer paiera le repas? Tous deux se savent manipulés par Sir Walsingham, le maître espion de la reine vierge, mais ils n’y pensent plus. Seule importe cette méchante question du déboursement. La dispute s’échauffe, les esprits se fermentent. L’atmosphère aussi, au point qu’on se demande si elle ne provoquera pas une déflagration générale. Le poète fait étinceler de pourpre une petite lame sous les candélabres empoissés de suie et de tabac, mais, suite à une pirouette de son adversaire, sa propre dague se retourne contre lui, transperce son œil droit et le tue.

 

Christopher Marlowe ne se reconnaissait pas comme un mortel. A l’exemple du Doctor Faustus, un autre de ses personnages de tragédie, il se croyait demi-dieu, aspirant à devenir plus encore:

 

-           A sound magician is a demigod,

            He tires his brain to get a deity.

 

 

Périr jeune, sans avoir été un bon magicien, ni s’être suffisamment tourmenté la cervelle pour accéder à la divinité pleine, a été pour lui un stupide retour de roue, ou de flamme, ou de supination de bras. Plus révoltant: un incident d’auberge, bien manigancé mais très mal mis en scène par des politiciens ignorants des enjeux métaphysiques du théâtre. Si seulement, avant de l’occire, ils lui avaient demandé conseil! Marlowe leur aurait suggéré une dramaturgie plus accidentée, une violence froide, épique, rehaussée de scènes impossibles. Des protagonistes érigés en véritables héros de la morale triomphant d’un méchant trois fois plus immoral qu’il ne l’a jamais été. Plus des garçons crottés qu’on ferait venir de l’écurie annexe pour les attifer en duègnes, en pythonisses, en fées-marraines, en reine d’Angleterre… Christopher Marlowe ne s’embarrassait pas de véracité historique, et il recourait sans vergogne aux expédients faciles de l’anachronisme:

 

-          Pourquoi pas une ordalie médiévale? Un jugement par l’eau et le feu, un jugement de Dieu! Si son amour, que j’ai pas su mériter, est aussi souffrance, je subirai celle-là avec une espèce de joie… Une crucifixion? L’honneur serait trop grand. L’immersion de mon corps dans un échaudoir destiné aux porcs, ou un bûcher mis en fagots comme pour ce fou de Thomas Bilney? Ç’aurait plus d’allure qu’une clé dorsale de lutteur entraînant une auto-énucléation! Y manque la variante de l’élément terreux: «Le grand Marlowe mourut lamentablement dans une fosse à purin de Deptford Strand!» N’est-ce pas grandiose? Quant au dernier élément, celui de l’Air, il s’empare des trois autres en les brassant - poussière, pluie, clartés aurorales. Lui serait mon supplice favori. Hélas, l’unité de lieu ne serait plus respectée: il faudrait que mes exécuteurs abandonnent cette auberge extra-muros, m’entraînent jusqu’à Londres et me jettent du pont sur la Tamise. Cela deviendrait trop théâtral pour du vrai théâtre. Trop irréel: car ma chute s’accompagnerait de musique - d’une fantaisie pour viole et virginal de William Byrd, par exemple. Mes pauvres assassins ne savent rien de la musique.

 

 

 

De son côté, le potelé Paul V ne comprenait toujours rien à la peinture - quand bien même il favorisa l’achèvement de la basilique de Saint-Pierre. A la littérature non plus: a-t-il seulement parcouru cette grande tragédie de Marlowe, dont il approuvait la motivation hostile aux Juifs plus que la lettre? Lisait-il l’anglais? Lui en a-t-on jamais soumis des extraits traduits? On sait que ce Camille Borghèse, docteur en droit canonique de l’Université de Pérouse, était plus féru d’astronomie. Qu’il aurait versé une larme en laissant la Curie condamner les travaux de Copernic. Mais ses paupières pontificales étaient sèches lorsque, en 1610, il céda aux instances de cette dernière en apposant son sceau sur un acte de grâce en faveur du Caravage.

Retranché en Toscane dès le début de l’été, le peintre assassin, l’artiste proscrit, apprit qu’une de ses toiles napolitaines, David montrant la tête de Goliath, avait plaidé en sa faveur. Car il avait donné, intentionnellement, au visage du géant biblique vaincu les traits du sien. Louable signe de repentance qui devait enfin l’autoriser à revenir à Rome.

Comme si la miséricorde relevait du pouvoir papal; comme si elle n’était pas immédiatement divine; comme si Jésus n’avait pas déjà pardonné!

A Rome, le Caravage ne revint jamais. Le plus grand truand de l’histoire de l’art, le redoutable Malvivente de Bergame (qui vous dramatisait une scène de flagellation évangélique avec autant de magnificence et de puissance qu’il trouait le poitrail d’un impertinent) se sentit paradoxalement diminué, chétif et débile sur le chemin d’un retour qui promettait un triomphe.

Le 18 juillet de cette année-là, il s’était arrêté sur une petite plage d’Etrurie, à quarante lieues au nord de la Ville éternelle. La véritable éternité l’y attendait. Michelangelo Merisi fut soudainement pris de fièvre et d’hallucinations. Il aurait rendu l’âme en plein jour, après avoir divagué sur les berges en hurlant comme un chien sauvage.

 

Sinon – et c’est la prosaïque vérité – à l’hôpital de Sainte-Marie-Auxiliatrice de Porto Ecole, des suites d’une maladie courante. Non pas en plein jour, dans la nuit. Sans avoir la force de crier.

 

 

 

21/02/2009

"Le bel Omer, maure de Brocéliande"

Depuis le 6 janvier 2009, les lecteurs de mon dernier livre Trois hommes dans la nuit, paru chez Bernard Campiche Editeur*, en découvrent des passages inédits dans ce blog. Des éclairages en biais sur les protagonistes et les péripéties du roman, et qui s’incorporeront matériellement à celui-ci – en chapitres satellites – le jour où il sera téléchargeable dans un livre électronique. A l’exemple des «scènes coupées» d’un film en DVD, répertoriées dans les suppléments, ou bonus, plusieurs «scènes ajoutées» enrichiront ainsi le récit central sans en dénaturer l’unité de temps ou d’action.

 

Retrouvez les épisodes précédents:

 

La jeunesse du vieux Nathan:

http;//salem.blog.24heures.ch/archive/2009/01/06/trois-hommes-dans-la-nuit.html

 

 

Micky le Corfiote:

http://salem.blog.24heures.ch/archive/2009/01/21/trois-hommes-dans-la-nuit.html

 

 

Notes perdues de Klemenza Dach:

http://salem.blog.24heures.ch/archive/2009/02/02/trois-hommes-dans-la-nuit.html

 

:

L’Eglise tient le Christ en otage:

http://salem.blog.24heures.ch/archive/2009/02/13/l-eglise-tient-le-christ-en-otage.html

 

 

 

 

Ou chez mon éditeur:

 

www.campiche.ch



 

 

 

 

 

Le bel Omer, maure de Brocéliande

 

Il aborde déjà la soixantaine, le frère bien-aimé de Bouffarin. Le seul être au monde qui lui inspire de l’affection vraie, affranchie de tous liens familiaux ou autres. Elle au moins ne fait pas trembler le grelot des culpabilités - celle des sempiternelles «dettes et loyautés» qui impose sa loi ténébreuse à celle du sang et tourmente les fils ingrats, même s’ils n’en montreraient rien.

Omer, lui, n’est pas un fils ingrat. Sa fidélité est irréprochable au point qu’elle en deviendrait agaçante. C’est un noiraud de haute stature, un rien blanchi à la frisure des tempes. Musculature déliée, regard brun flavescent. Son teint sable et ses sourcils fournis lui confèrent un air de ressemblance avec Jean-Baptiste Contine, mais Simon s’efforce de n’y penser jamais. De dix-sept ans son aîné, ce grand frère avait été un enfant adoptif, un Moïse du Chélif algérien, une espèce de Sérafimovitch berbère - mais là encore, la comparaison est insoutenable pour Simon.

Omer avait pris une place importante dans le cœur des Bouffarin avant de progressivement la perdre, dès que Madame fois grosse pour la première fois, à Briec, en 1960, quelques mois après qu’ils eurent quitté l’Afrique en s’établissant en Bretagne. Fut-ce l’air ancestral de la France retrouvée qui la rendit tardivement féconde? Toutes les attentions dont il avait été jusque-là gratifié confluèrent sur le ventre rond de cette ivoirine cariatide qui avait été sa salvatrice. Et sur les dentelles du berceau, la literie de linon et la bonneterie destinée au futur héritier légitime.

«Prions que ce soit un garçon! soupirait ostensiblement la grand-mère. J’aurais enfin un vrai petit-fils…» Cette aïeule de convenance à laquelle il avait été imposé, et qui lui avait été imposée, Omer avait fini par l’aimer, malgré ses rabrouements quotidiens, ses baisers refusés, ou secs.

Une femme exagérément osseuse, cette Adèle Divion, plus encline à la suspicion qu’à des effusions. Admiratrice de Jeanne d’Arc, Napoléon, Lyautey, elle était imprégnée de vieux principes coloniaux et n’admettait pas ce qu’elle appelait le «lâchage de l’Algérie», même si, durant trente ans, elle n’y avait mené qu’un train de vie modeste, comme buraliste à Mostaganem. L’avancement inespéré de son dentiste de gendre, et l’installation de la famille dans un castel de Bretagne la «révolutionnèrent et lui montèrent au chignon», dira plus tard Simon. Elle se donna aussitôt des attitudes altières de châtelaine.

Dans une famille en voie de dégrossissement, et qu’elle entendait régenter en douairière, la présence de ce jeune Kabyle (qui oubliait souvent de ne plus la tutoyer devant la bonne société cornouaillaise) devenait encombrante. D’autant plus que l’insolent coucou y croissait en vitalité et bonne humeur. Un matin, elle y mit le holà en le traitant d’intrus à la table du petit-déjeuner. Personne ne prit la défense d’Omer.

Au lieu de s’en mortifier, il se révéla le plus enthousiaste des gardiens du ventre. A la naissance de Simon-Isidore-Dieudonné, il combla celui-ci de tout l’amour qu’on l’empêchait d’échanger ailleurs. Dès que son cadet manifesta des troubles de santé, il s’employa à l’égayer en lui faisant des grimaces, tandis qu’un aréopage de médecins et de psychopédagogues devisait tragiquement autour du petit dauphin épouvanté. La comédie de l’Intrus fit scandale, mais fut souveraine; et bien au-delà de l’urgence d’une guérison.

Il y a des pitreries, des clins d’œil, des chatouillements qu’on n’oublie pas. Qui valent tous les mamours d’une maman, et bien plus que l’estime filtrée, spartiate - car érigée en dogme - d’un père. Car si le Dr Armand Bouffarin dérogea à tous les principes élémentaires de l’adoption envers Omer – qui pourtant l’aimait -, il se révéla plus inconstant, immature, quand Simon-Dieudonné, chair de sa chair, se mit à vagir en naissant à domicile, dans une chambre attenante à son cabinet dentaire: «Faites taire cette chose, nom d’un chien! J’ai un client important…»

Bref, un bon technicien, mais un piètre patriarche. Dès son établissement à Briec, il fut apprécié comme un chirurgien-dentiste de premier plan, et sa réputation se répandit jusqu’à Rennes. Or à ne prospecter que la bouche de ses patients – ses clients –, il finit par se désintéresser du reste de la physiologie humaine. Son serment d’Hippocrate, il ne le confinait plus qu’au soulagement de maux dentaires.

Vis-à-vis des siens, il se sentait tout aussi dépossédé des notions rudimentaires de la médecine générale - qu’il avait pourtant étudiée brillamment à la faculté d’Alger au temps de l’inconfort et des idéaux. Il avait désormais en dégoût les pansements, le mercure au chrome, les thermomètres, les pastilles contre la toux… Quand sa femme se plaignait de migraines, il la renvoyait aux conseils du pharmacien du bourg. Ainsi, la première fois que Simon fut pris de convulsions, il paniqua à son tour et s’emporta. Sur les instances de sa femme, des domestiques, mais surtout d’Omer, il se résolut à prendre le pouls du petit choréique. Sans succès. Un peu humilié, il fit appel à des confrères; à ces Diafoirius modernes, tout aussi discoureurs et sinistres qu’au siècle de Molière, mais qui eurent au moins le mérite de poser un diagnostic en bonne et due forme: Simon-Isidore-Dieudonné ne faisait pas le zouave (pas encore). A deux ans, il était effectivement malade…

 

 

 

 

 

                                                                                               ***

Depuis, plusieurs décennies ont flué en méandre, les séquelles de son syndrome sont devenues occasionnelles (sauts d’épaules, trismus maxillaires), mais le tréfonds de l’âme de Simon Bouffarin n’a pas changé. Malgré les apparences: en 2002, c’est un quadragénaire cyclothymique, un peu trop coquet pour son âge qui, chaque matin, consacre un temps fou à boucler sa chevelure blonde avec un fer à friser de son invention. Il dirige un atelier de stylisme et design en tout genre dans un quartier hétéroclite de Boulogne-Billancourt. Le souvenir du Dr Armand, son père - avec ses colères, sa sécheresse de cœur apparente - le hante moins. S’il lui en revient des relents, il s’en «désinfecte» en buvant plus de coutume dans les bars et brasseries de la place Marcel-Sembat. Il s’y soûle jusqu’à de l’inconscience plus qu’à de la haine. Au cointreau et au gin. Et si, dans les volutes grises de ses ninas salés qui le font tousser comme un vieillard, il lui prend de rêver à sa Bretagne natale, ce ne sont pas des abers ou des îlots verts perdus en mer qui lui apparaissent, mais un masque grotesque aux yeux révulsés. Le faciès distordu, drolatique et réconfortant de son frère Omer, émergeant du pied de son petit lit surchargé de couettes blanches.

-       Regarde comme je suis brun de peau. On dirait une vieille datte toute pourrie, n’est-ce pas? Mais si je la fronce comme ça avec mon front et mes joues, elle devient toute noire comme celle d’un singe. Mes dents sont terribles, grrr, grrr… Je ne vais pas te manger, je vais te gouzigouzer le ventre, gzz, gzz…

La dernière fois qu’ils se sont étreints, c’était il y a quinze mois, en automne 2001, aux obsèques de leur mère dans une église de Guingamp. Omer grimaçait, mais différemment, de tristesse cette fois. Avec une peau non plus de datte moisie ni de singe, mais celle de l’olive blonde et solaire, ensoleillée par un chagrin éponyme et pur - la défunte se prénommant Marie-Olive… Par une affliction réelle que Simon n’arrivait pas à partager. Aussi renonça-t-il à s’agenouiller devant le cercueil. Il resta debout derrière son frère adoptif, sa femme, leur fille, leur beau-fils à nuque de sanglier, et leurs petites filles – deux blondasses au museau cruel qui ne cessèrent d’échanger des niaiseries durant tout l’office.

Omer est marié à une arrogante Quimpéroise dont l’œil gris évoque l’écaille des serpents. Leur enfant unique, la jolie Marie-Flore, a fait des études de philosophie avant de s’éprendre inexplicablement d’un certain Roland Gauss, promoteur mulhousien lourdaud, à paumes moites, et homme d’affaires plus que d’esprit. C’est ce béotien, amateur de musique country et de motocross, qui lui a fait ces deux petites chafouines qu’on vante comme des écolières surdouées… Mais de ces quatre parentes, Simon se soucie comme de guignes. Il n’en parle jamais et les salue à peine. Le ressentiment commun qu’elles lui renvoient le met en gaîté et n’a aucune prise sur la tendresse que lui voue son demi-frère, toujours disposé à lui ouvrir le tiroir-caisse de son Goéland des Dunes, un cabaret-théâtre-librairie qu’il anime à Tréboul, sur le front de mer, grâce à des arrhes prêtés par Monsieur Gauss.

Autant le je-m’en-fichisme aristocratique et les problèmes d’argent de Simon font jaunir de haine les yeux vipérins de la femme de son frère, autant ce dernier s’en amuse avec empathie. Avec une générosité indéfectible – un rien matoise, intrinsèquement méditerranéenne. En son cœur de poète araboïde, Omer touille librement les mentalités et les paysages de deux patries distinctes, comme si les embruns océaniques de la mer d’Iroise pouvaient imiter les horizons marins de Mers-el-Kébir. Un pari de coloriste. Marie-Olive faisait de même dans ses aquarelles, dont la plus vaste, et une des plus hybrides, occupe maintenant un mur entier de la librairie trébouloise: Coucher de soleil saharien sur les îles Glénan

-       «Hybride». Oui, elle l’était devenue ma pauvre maman, mariant des paysages hétérogènes, se mélangeant les pinceaux, ceux du cœur et de son infinie sottise. «Hybride». Elle ne se douta jamais que cet adjectif vient d’un mot grec signifiant l’outrance, l’outrage, l’affront. Autant de vertus qui lui étaient étrangères. Ce n’est pas elle qui les aurait transmises à son beau champi aux yeux de feu. La hardiesse infuse d’Omer est jouissive, elle est une sève sans cesse renouvelée. Il hypnotise les gens et il rit. Pour les faire rire aussi. Sa bigarrure culturelle en devient inventive, décaractérisant les exotismes, ne choquant pas; elle enchante, elle aiguillonne. Mon Omer qui rit, mon Omer qui pleure: ses épanchements semblent surnaturels au point qu’il m’arrive de les confondre. Comme s’ils sourdaient d’une pensée duelle, alchimique, beaucoup plus pittoresque qu’il ne le montre. Il est certainement le plus loyal des hommes, il est mon héros, mais on n’en fera jamais le tour.

Dans la basilique de Guingamp, Simon Bouffarin s’adonnait à ces digressions psychologiques et picturales, tandis que du haut de sa chaire en ambon, le curé s’enrouait dans une oraison longue et décousue, et que les petites-nièces jacassaient. Elles rivalisaient d’effronterie en parodiant les radotages de l’officiant. Il les haïssait et les jalousait tout en même temps: la babillardise était sa spécialité à lui, et lui, il devait garder le silence… Quel malheur d’être adulte! Or que reste-t-il à faire, quand on est privé de paroles parce qu’on devient vieux? On gamberge:

 

-       La boucler en restant debout! Mes jambes sont en ruine, mes tympans aussi. Pauvre Simon! Que de voix, y en a trop à la fois! Celle du sang y va aussi de son couplet, la mienne. Est-elle un leurre? Je viens de perdre ma génitrice, mais ça ne me fait ni chaud ni froid. Une évidence, rien à ajouter. Les mots me manquent, oui, mais par indifférence. Chez Omer, mon prince charmant à moi, ça se passe autrement. Il est tout enchifrené de sanglots sur son agenouilloir. Son front obsidien, sans rides à soixante berges, s’irise de rayons chrétiens décochés à travers les vitraux à sa seule intention – alors qu’il avait eu le choix de redevenir musulman. Aucun ne voudrait m’illuminer un peu, rien qu’un tantinet, et pour cause… Mais Omer non plus ne parle pas dans ses prières, il ne gamberge même pas, puisqu’il pleure. Il pleure une femme qui n’a pas été sa mère. En quelle langue pleure-t-on quand on pleure sans mots? Ça doit ressembler à une vibration intérieure, un enchaînement de nasales, une phonation sommaire et ravalée. Le chant des druides à Brocéliande? Ces légendes sont bien trop bretonnes pour moi le Breton, mais elles ne le sont pas assez pour lui, le beau mozarabe, le Moïse du Chélif. Je m’ébahis de son acclimatation rapide, intrépide, à une civilisation compassée, raide, recroquevillée sur elle-même. La froide Bretagne l’avait d’abord rejeté, et le voilà devenu son trouvère le plus chaudement inspiré! Il en maîtrise les quatre langues: le cornouaillais de notre timide Briec, mais aussi le trégorrois, le vannetais de Vannes, et le littéraire léonard… Saint-Brieuc, Plouguenast, Ploufragran, ou Plœuc… Quel tourbillon de sonorités imprononçables, de toponymes singuliers pour ce natif des massifs djurdjuriens! Dans son Afrique francisée, les noms de lieux furent plus faciles à prononcer pour les Français - le forte guttural arabe en moins. Mais mon Omer se fait une volupté de les dire avec l’accent celte qu’il faut, quand il le faut, avec le juste nasillement enrhumé-embrumé qui convient, et selon les variations ethniques de cet immémorial Finistère devenu sa nouvelle patrie. Son nouveau royaume qu’il bariole à sa fantaisie!

 

                                                                                                 ***

Simon déteste ses monologues: les mots y sont banals ou académiques, sans fioritures triviales et sans digressions factices. Mais l’esprit voit clair: de fait, quand Omer Bouffarin ne fond pas en chagrin devant un sépulcre maternel, ou s’il n’est pas astreint à la retenue, il s’avère le plus éloquent des hommes. Chacune de ses phrases est choisie, ciselée. Son argumentation s’étaye d’une mimique subtilement rodée: deux mouvements sourciliers suffisent pour désarmer un médiocre; un plissement sensuel de la commissure droite de sa bouche fait flancher ses contradicteurs les plus aguerris. Et il a développé un art du mensonge original tellement entortillé qu’il n’est pas trompeur…

Face à un député-maire régionaliste et frontiste:

-       Vous vous prétendez Finistérien de souche, Monsieur Banalech. Mais votre nom l’est plus que vous-même qui ne savez rien du Finistère, Finis terrae en latin. En breton Penn ar Bed. Dommage. C’est une région qui ne cesse d’étonner ceux qui l’étudient à fond. J’en suis. Et je me passionne jusqu’à son passé le moins éclairci. «Eclairci» est le mot opportun. Il vous fera chavirer quand je vous apprendrai que votre contrée, Monsieur Banalech, avait été désertique, sèche et sablonneuse comme mon Sahara. Qu’elle n’est devenue verte, bocageuse, que par l’intervention de gens de mon continent. Oui, des Africains, des Arabes, ou des Noirs (pour vous, c’est kif-kif), des bicots en babouches qui l’ont colonisée bien avant la naissance de vos plus lointains ancêtres; puis l’ont fertilisée grâce à leur science des sources souterraines et du mystère phréatique…

Autre exemple de franche imposture; cette fois en réplique improvisée à une dame patronnesse de Vannes, aux bajoues truellées de fards crémeux - qui se trouve être une vieille complice de la venimeuse Adèle Divion, sa mère-grand adoptive:

-       Vous m’interrogez trop candidement sur la couleur de ma peau pour n’être pas malveillante, Baronne. Je ne vous le reprocherai pas. En revanche, il est impardonnable qu’une authentique Vannetaise comme vous, vivant à quelques milles seulement de Belle-Île-en-Mer où périt glorieusement le Messire du Vallon de Bracieux de Pierrefonds – oui le Porthos - ignorât que je suis un descendant d’Alexandre Dumas. Ma feue grand-maman Adèle ne vous en a rien dit? Ça m’étonne d’elle qui vous disait tout et qui fut si bonne pour moi… En effet, la fille mère inconnue qui m’avait abandonné sur le perron d’un dispensaire en Algérie fut retrouvée. Mes chers parents adoptifs l’ont identifiée: pouah! la vilaine Berbère, de laquelle j’ai dû hériter les traits que vous voyez. Plus intéressant: cette sauvageonne aurait eu pour trisaïeule une putain plus accorte, avec des rotoplots rebondis et des yeux plus sournois que les miens. Une chrétienne par surcroît! Une Italienne que sa spécialité fit voyager beaucoup, mais qui aima aussi beaucoup les grands voyageurs. C’est ainsi qu’elle eut l’honneur d’être engrossée à Naples par le père de vos si gaulois mousquetaires, au temps où Dumas suivait Giuseppe Garibaldi en Calabre. Détenir trois ou quatre gouttes du sang de ce grand romancier, que vous semblez mépriser, Baronne, m’ennoblit bien plus que tout le plasma britannoïde qui vous emplit jusqu’à la congestion, et dont vous vous targuez sans rien en connaître.

-       J’ai lu comme vous Les trois mousquetaires, mon pauvre Omar Ben Bouffar. C’est comme ça, je crois, que vous surnommait ma chère amie Adèle et que vous appelez votre aïeule… Pour moi, ce fut une lecture enfantine. Aussi distrayante que les aventures de Bécassine du Sieur Pinchon dans La Semaine de Suzette. Ne m’en voulez pas d’avoir depuis mûri, ou, si vous préférez, vieilli…

-       Oui, je préfère ce second adjectif. Car s’il me reste un seul atome de respect pour vous, Madame la méchante, il n’ira justement que pour votre grand âge. Vous auriez saisi le génie d’Alexandre Dumas en votre lointaine jeunesse que vous seriez à présent capable de bonté, d’ouverture au monde. Et d’humour plus que de sarcasme. A un sans-cœur de votre engeance qui lui reprochait un jour certaine ascendance antillaise, le flamboyant métis rétorqua: «Oui, mon père était un Nègre, et ma grand-mère était un singe; constatez que ma race commence là où la vôtre finit.»

Tout à l’exemple de ce fictif ancêtre, romancier prolifique et affabulateur, Omer prend plaisir parfois à violer sa propre histoire pour lui «faire de beaux enfants». Tentation du mensonge bénin, penchant irrésistible et facile pour l’improvisation théâtrale au quotidien. Humour de situation.

Il en avait tôt avisé son frérot: «Sache, mon Gwaz, que je ne suis pas plus l’arrière-petit frilous de ce Dumazh que tu n’es toi, la reine Zabeth d’Angleterre. Mais pareil aux singes du zoo de Zinzennes, je dois faire le marmouz en Bretagne, mes grimaces ne suffisent pas pour confondre ces sots de loukez. Il m’arrive donc de marmouzer en racontant des zottises…»

Car la pitrerie qui fut leur levain fraternel ne resta pas qu’un jeu de masques ou de rôles inversables. Elle s’émaillait d’extravagances verbales, où la fricative Z servit - et sert toujours - de symbole conducteur. Par sa fréquence déjà dans l’argot breton: l’onomatopée Zaw (vlan!, et toc! ou bah! en français), s’y prononçant quelquefois Zwa, le cadet s’en souviendra plus tard à Billancourt, pour en faire un tic glapissant tout personnel et distinguo, mais qu’il orthographie Zouah, comme zouave - un des jurons du capitaine Haddock, l’autre modèle «humain» de Simon, qui d’ailleurs se verrait lui-même, et sans honte, en héros de papier.

Des premières gouzigouzeries qui le déridèrent au berceau, jusqu’à la découverte du dieu Zeus, puis de l’homme de dieu Zoroastre suivi de près par l’homme sans dieu de Nietzsche Zarathoustra – et en passant par les cavalcades de Zorro ou les altérations révolutionnaires que le blues (le blouz) fit subir à la sacro-sainte gamme diatonique - Simon est un obsédé de la vingt-sixième lettre de l’alphabet. Elle le poursuit et le précède, tel un sceau fatidique, un tourment. Mais elle lui porte bonheur, puisqu’elle le relie phonétiquement à son frère Omer.

Celui-là, l’évanescente Marie-Olive l’avait recueilli poupon d’un dispensaire d’Oran, où il avait reçu provisoirement le prénom arabe d’Omar – car «son visage était beau comme la lune». Elle le rebaptisa Omer en hommage au saint de Thérouanne sur la Lys, au nord de l’Artois, dont elle était originaire. Pourtant, on a vu que c’est dans le Finistère que le Dr Armand Bouffarin préféra s’établir en 1959, trois ans avant l’indépendance de l’Algérie, avec son épouse, son acrimonieuse belle-mère, et ce fils adoptif à peau trop mate, aux yeux trop grands et trop rieurs. Omer Bouffarin avait seize ans. Les Bretons s’en méfièrent moins pour son teint que pour sa précocité physique et mentale. En France, (du moins à l’orée des années soixante) les adolescents avaient rarement des attitudes d’homme. En tout cas pas cette séduction enjouée qui faisait rosir les femmes: les fermières d’alentour frémissaient pour leurs filles, les fermiers tremblaient pour leur épouse.

Pourtant, aux notables de Quimper, Brest ou Morlaix qui débarquaient au castel pour leurs chicots et prothèses, le bel Omer en imposait par sa précocité intellectuelle et civile: il les accueillait dans l’antichambre du cabinet paternel avec courtoisie, et un zeste de désinvolture qu’ils appréciaient. D’autant que c’était relevé de remarques pertinentes sur leurs fonctions publiques, leur engagement politique, et les ambitieux défis économiques qui devaient bientôt moderniser la Région Bretagne.

-       Votre fils est très éveillé pour un Maure, glissaient-ils au dentiste en s’asseyant sous le davier avant d’éployer leur mâchoire. Vous l’avez adroitement éduqué avant de revenir en France. Joli travail, Docteur! Félicitations aussi à Madame Bouffarin, et à Madame Divion, votre belle-mère.

En Algérie, les Bouffarin s’étaient appliqués à éduquer et instruire Omer pour en faire non seulement un modèle de droiture filiale, mais un érudit à l’européenne. Si bien qu’en arrivant dans sa nouvelle patrie, il s’exprima en un français sans barbarisme, sans solécisme et sans accent, et il connaissait l’histoire de France par cœur. Se conformant à l’évolution du standing familial, il apprit l’escrime au fleuret, le tennis, le golf et l’équitation à la mode cantilienne. Sa prestance aristocratique impressionnait moyennement les éleveurs de porcs et aviculteurs du pays glazik, mais sa robustesse de cavalier remporta tous les suffrages lors de compétitions hippiques régionales. Car les gens de Briec élevaient aussi des chevaux.

Parallèlement à ses études chez les Jésuites de Vannes, Omer jouait du basson et s’intéressa à tous les instruments de musique. Mais il fut sèchement remballé par son père quand il annonça son goût pour le théâtre, et (plus grave) une vocation de comédien-amuseur:

-       Mais tu as vu le triomphe remporté par les Zozos Cornouaillais de Châteaulin? Ils sont prêts à m’engager à l’essai dans leur troupe.

-       Oui, pour y figurer quelque fagotin, un négrillon…

-       Je te rappelle, Armand, qu’Omer n’est pas un Nègre. Il a été Arabe, et il ne l’est plus!

-       Ma pauvre Odile, c’est justement parce qu’il est devenu un bon Français, que je ne veux pas qu’il se ridiculise sur ces tréteaux ambulants! Et qu’il nous ridiculise par ricochet. Il est un Français de pure race maintenant.

-       Papa Armand, qu’entends-tu par «pure race»?

-       Je vois que tes nouvelles fréquentations t’ont appris l’impertinence!

 

Pour vive qu’elle fût, cette première altercation n’envenima pas l’harmonie familiale, encore pétrie de cordialité méditerranéenne. Les liens ne devaient se distendre et s’altérer qu’après la conception miraculeuse de ce cher Simon.

Et c’est peut-être en se rappelant cette année 1960 aux émotions paradoxales, couleur d’arc-en-ciel, où sa mère commença à le chérir moins, que le bel Omer la pleura tant à ses obsèques, sous les voûtes du Bon-Secours. Cette maigriotte à cou de cygne, pas très avenante, était devenue si belle, plus rayonnante que jamais: la maternité colorait ses joues. Elle ressemblait alors à une pucelle découvrant enfin l’amour.

 

Sous les voûtes guingampaises, le druide maure priait sans prier, tout étourdi par les vertiges du mystère féminin. Derrière lui, l’«enfant du miracle» se tenait debout, les yeux secs, pestant contre ses premiers rhumatismes de quadra, et soufflant une spirale de ses anglaises blondes qui picotait la pointe de son nez.

 

 

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