22/05/2020

Eloge de la flemme et des flâneurs

Désignant un nouveau jardinier qui émondait poussivement les rosiers d’un domaine qu’elle venait d’acquérir sur les hauteurs de Nyon, une châtelaine française rabrouait son majordome:

- Dites-moi, Théo, c’est quoi ce clampin que vous m’avez embauché? 

- Je ne connais pas ce mot Madame.

- Chez nous, à Paris, un clampin, c’est un paresseux toujours en retard.

- Chez nous, les Vaudois, répondit Théo Pélichet, on appelle ça une quinquerne…

Depuis la nuit des temps, flemmards, feignasses, musards et tire-aux-flancs (que de synonymes!) ont mauvaise réputation, et sont accablés de proverbes édifiants, surtout chrétiens. Petit florilège: «Dieu hait la main oiseuse mais bénit la main laborieuse.» «Le travail a été inventé par Dieu pour combattre l’ennui.» Sans oublier le précepte fameux d’un certain chanoine Le Sueur adressé à des séminaristes: «L’oisiveté est la mère de tous les vices.» En latin: «Multam malitiam docuit otiositas

L’écrivain russe Ivan Gontcharov, en fit le thème central d’un beau roman paru en 1859, dont le héros Oblomov incarne l’aristo indolent qui renonce à toute ambition pour se vautrer dans une léthargie rêveuse. Un état déplorable, qui, au XXe siècle, sera fustigé par les apôtres étasuniens du rendement industriel, mais auquel tous les inconditionnels de leurs théories ont été récemment acculés en raison d’un certain confinement sanitaire. Y ont-ils rongé leur frein? Ou ont-ils découvert, en ce désoeuvrement provisoirement imposé, des richesses imprévues, non plus sonnantes et trébuchantes, mais prosaïquement humaines? Celles de «choses simples»: contempler le feu d’une cheminée plutôt que la télé. Egrener au ralenti les souvenirs de sa prime jeunesse en observant les nigauderies et risettes de sa fillette qui gambade sur la moquette du salon. 

Toutefois, si l’on est célibataire, et tout seul en sa chaumière, il arrive que l’on en fuie les miroirs par peur de tomber sur une figure de zombie, d’ectoplasme bleuâtre. Du spectre de nous-même, après notre mort… Mais non, la solitude n’est pas un tombeau, loin de là. En acceptant de se délasser dans le cocon d’une qui serait imprévue, à l’abri des tribulations du monde, d’injonctions sociales ou de productivités hâtives, on pourra même pimenter sa pensée d’un zeste de spiritualité! 

On apprendra surtout à flâner en soi-même. Et là-dedans, croyez-moi, il y en a des paysages à traverser!

 

 

 

16/05/2020

Langue des signes et ombres chinoises

Si les mascarades médiévales furent de joyeux bastringues, celle qu’on vit à présent est bien tristounette. Le masque de protection camoufle tellement la bouche des usagers du m2 qu’il pose une énigme: est-elle rieuse ou boudeuse? Maussade comme chez Bernard Buffet, ou narquoise comme dans une peinture de Goya? Moi, c’est dans leur regard que je jauge l’état d’esprit des gens croisés entre Jordils et Bessières. Sinon en avisant l’expressivité de leurs mains, qui devient conséquente en ces temps où le dialogue à distance reste recommandé.

Pour se saluer, on ne tirera pas la langue comme au Tibet mais on imitera les Thaïs: joindre les doigts sous son menton et baisser le front. Ou à la zurichoise: les secouer en chiffons tout en beuglant «Hoi zäme, wie gahts eu höt?». Pour dire oui, on opine du chef, or attention! chez les Grecs, ça peut signifier un non…. En Inde, on acquiesce en pivotant sa tête de droite à gauche. A Naples, c’est plus délicat: gare à l’agilité de vos mains en découvrant les Quartiers espagnols, où l’hospitalité légendaire des pizzaioli n’est pas sans limite. N’y commandez pas une marquerite par un mouvement circulaire de l’index, vous risqueriez de perdre et l’appétit et toutes vos dents: ce geste s’y traduit verbalement par «ti faccio un culo cosí ». En termes français évasifs, «je vais te massacrer.»

Il existe des gestuelles moins risquées, notamment avec les ombres chinoises: entre une lampe et un écran, on fait jouer ses phalangines et phalangettes de manière à simuler la silhouette d’un chat à queue frétillante, les oreilles à géométrie variable du lièvre, les ailes du papillon, le bec professoral du héron. Ou encore l’escargot, le crabe et cette malheureuse chauve-souris que l’actualité accuse méchamment d’être contagieuse.

 

Enfin, il y a le langage mimé destiné aux malentendants, qui exige plus de doigté dans ses doigts, et leur raconte le train du monde et ses dangers. En les aboutant en ogive, on symbolise une maison, on évoque la famille. En les pliant en rectangle autour du nez on désigne le masque sanitaire. Pour le cornavirus, on fourre le poing de sa main droite dans la paume d’une gauche aux doigts en étoile. 

Serrer ses deux poings sur son torse veut dire «je t’aime».

 

06/05/2020

Petites mains et surfilages littéraires

L’évolution de la pandémie aura ainsi mis en lumière des «fourmis» industrieuses qui s’exténuent pour le bien général. Ignorées quand elles trimaient dans la pénombre, les voilà bien tardivement adulées. On salue ici le sacerdoce des infirmières qui risquent leur vie à sauver la nôtre, mais aussi les caissières de supérettes, les balayeuses du m2, et tant de femmes de ménage mal rémunérées mais restées fidèles. 

Moins visibles car cloîtrées en leurs chaumières, d’autres fées bienveillantes ont concouru -  bénévolement - à la santé publique en démontrant l’utilité d’un savoir-faire antédiluvien: celui de la couture. Lorsque les masques de protection vinrent à manquer, une douzaine de «petites mains» de la région nyonnaise se sont mises à en assembler des «alternatifs». Sachant ces cuirasses hygiéniques d’appoint peu conseillées par les instances officielles, elles filèrent selon des tutoriels repérés sur internet qui respectaient strictement la consigne. Pour rappel, ces masques doivent être à plis horizontaux: trois couches par pièce plus un filtre électrostatique; pas de couture verticale! Et la qualité du papier ou du tissu doit être calculée au grammage près. 

Après s’y être conformées, elles purent enjoliver le résultat de motifs floraux, de paillettes comme sur les loups vénitiens, d’une portée musicale qui invite à chanter. Ou le ramager d’oiselets chanteurs, voire l’affûter en bec de poule faisane!

 

Au pays de la Broye, entre Vaud et Fribourg, des cousettes pareillement solidaires se sont retroussé les manches pour confectionner des masques mais aussi des «surblouses», soit des combinaisons médicales en coton bleu lavande et jetables, sinon (plus  épineusement) en plastique lavable. 

 

Je rends ici hommage à ces petites mains, comme elles se désignent elles-mêmes, qui souvent sont filles et petites-filles de couturières. Elles ont grandi au milieu de chutes de flanelles, de popelines et aux crépitements d’une machine à coudre à pédale, puis électrique. En ces ambiances mercières, elles ont vu repriser des robes de mariée, surfiler des fanfreluches Second Empire pour actrice, des bredzons d’armailli festonnés d’edeweiss… J’apprécie leur conversation pour sa terminologie florissante de modistes: elle a inspiré Marcel Proust, dont la Recherche fut d’abord une vaste passementerie tarabiscotée, mais de haute lisse, avant de s’amplifier lumineusement en cathédrale littéraire. A Louis-Ferdinand Céline, elle a instillé un génie stylistique tout effiloché. 

Une maestria de dentellière.