27/04/2021

A vous ou à toi avec un enfant

L’autre dimanche, au parc Denantou, la bise emporta la casquette d’un promeneur voûté vers les toboggans du carré dévolu aux enfants. Elle lui fut rapportée par Dorian, un garçonnet de mon quartier d’Ouchy. «Je vous en remercie Monsieur, fit l’octogénaire, vous êtes aimable!». Le tour élégant de cette gratitude rendit perplexe le jeune bienfaiteur, inaccoutumé au vouvoiement, encore moins à ce qu’on lui donne du «Monsieur». De fait, en sa 10e année, Dorian se fait tutoyer à la maison par maman, papa et Mamy-Framboise, sa grand-mère aux cheveux roses. A la cour de récré par ses camarades de jeux, le surveillant et hélas aussi par Mlle Chaudevent, la maîtresse de français, qui l’interpelle à la fois par son patronyme et à la 2e personne du singulier: «Corbichoud, tiens-toi droit et éteins ton natel! »

 

A la manière du vieillard du Denantou, le père de la pédiatrie moderne Robert Debré, qui fut aussi celui du premier ministre de De Gaulle Michel Debré, ne tutoyait pas les «mineurs» (quel terme affreux!), quel que fût leur âge. "S'installait en nous cette pensée que chaque enfant est un être unique, irremplaçable, raconte-t-il en 1974 dans L’honneur de vivre. Tous les pédiatres admirent l'enfant et le respectent. Comme ils sont loin de ce mépris que l'adulte, peu capable de progrès, professe parfois pour l'enfance et la jeunesse! Je prenais l'habitude, pour donner cette leçon à mes élèves, de vouvoyer les enfants. Les petits gamins de Paris, toujours tutoyés, étaient désorientés.»

Il y a plus de 50 ans, dans un internat de Pully, j’ en avais côtoyé un qui ne l’était pas du tout, car lui-même vouvoyait tout le monde. Tiroux, comme on le surnommait à cause de sa petite taille et de sa tignasse fauve, était né à Auteuil, un beau quartier où l’on ne tutoie point. Lors d’une incartade très scolaire, il mit crânement en garde un pensionnaire valaisan plus grand que lui en le menaçant de ses poings: «Voyez-vous, Salamolard, celui-ci c’est l’hôpital, celui-là c’est la mort!»

Il m’avoua un jour qu’à Paris, ses parents le tutoyaient alors qu’il devait leur dire «vous avez raison Maman», «comme il vous plaira, mon Père». 

Tiroux vouvoyait aussi ses chats: «Leur distinction naturelle m’a beaucoup inspiré.»

 

21/04/2021

Ces faits divers qui fascinent

Encanaille-t-elle la curiosité des lecteurs de journaux? Omniprésente sur l’information en ligne, la scène du crime y aguiche tout autant, avec en prime des images filmées: «Découvrez sur notre site les faits divers les plus insolites, les accidents les plus fumants, les phénomènes les plus étranges… » Or bien avant Internet, la télé ou le cinéma, on se régalait d’histoires horribles surtout quand elles étaient vraies. Et il y avait moins de monde au théâtre qu’autour d’une décapitation en public. C’est à partir du milieu du XIXe siècle que ces drames ont fait florès dans des quotidiens à grand tirage, parallèlement au succès de romans-feuilleton qu’ils publiaient par épisodes. Donc à rebondissements «rocambolesques» - un adjectif qualifiant les exploits de l’aventurier Rocambole, un héros de Ponson du Terrail, qui tinrent en haleine les lecteurs parisiens de La Patrie d’octobre 1858 à juillet 1859. Suivirent ceux de Zevaco, de Maurice Leblanc. Plus tard, l’ex-truand et écrivain truculent Alphonse Boudard charriera: «Pourquoi se le cacher? le crime est un spectacle passionnant. Un roman policier, et parfois des plus subtils… mais vécus! »

Des auteurs plus éminents s’étaient déjà emparés de faits divers pour tisser un roman, mais c’était pour les sublimer. On pense bien sûr à Flaubert et Madame Bovary. Chez nous, le Farinet de Ramuz est un héros plus universellement littéraire que représentatif d’un mythe régional. Et lorsqu’en 2016, Chessex relate dans Un juif pour l’exemple un crime antisémite perpétré à Payerne en 1942, il signe un texte historique qu’une dramaturgie quasi mystique transcende. Neuf ans auparavant, son Vampire de Ropraz - lui aussi homologué par le Larousse - traita avec une pareille austérité une profanation tombale qui avait attiré, en 1903, des reporters français à plume sensationnaliste. Alors que leurs confrères vaudois s’étaient retenus d’en faire état, par pudeur… Une pudicité exagérée, car en démocratie, tout délit majeur mérite d’être élucidé en transparence afin de justifier l’enquête judiciaire. Huit ans après, en 1911, c’est à Lausanne que paraît le Manuel de police de Rodolphe-Archibald Reiss (1875-1929), un brillant scientifique d’origine badoise qui y ancre les principes élémentaires de la police scientifique. 

En son édition de mars passé, le mensuel Passé simple raconta par le menu la trajectoire, elle vraiment fascinante, de ce fondateur de la criminalistique moderne.

 

12/04/2021

Aux flammes, la civilisation antique!

Rassurons-nous, cette incitation d’ostrogoth n’émane pas des instances cantonales vaudoises qui supprimeront, dès l’automne dans nos gymnases, les cours de culture gréco-latine. Elle provient de prestigieuses universités étasuniennes où, depuis deux ans, souffle une idéologie virale à mille variantes qui s’évertue à déprécier, blâmer, voire à «détruire par les flammes» (sic) l’héritage occidental de l’Antiquité. Si l’on en croit un intervenant bien documenté de Figarovox*, un prof d’histoire romaine de Stanford fut très applaudi déjà en janvier 2019 par son auditoire californien pour avoir voué sa propre discipline à une «mort rapide» en affirmant: «La production de la blanchité réside dans les entrailles même des classiques.» A la même antienne racialiste, la rédactrice en chef d’une revue collective Eidolon ajouta un piment féministe dénonçant «une discipline historiquement impliquée dans le fascisme et le colonialisme, qui continue d'être liée à la suprématie blanche et à la misogynie.» Et, à l'université du Michigan, une doctorante en histoire de l'art et archéologie, de conclure: «Les classiques sont toxiques!»

En comparaison, la décision vaudoise de biffer des grilles gymnasiales deux heures de civilisation antique a des allures de mesurette, un tantinet désinvolte, mais aucunement irrévérencieuse envers les grands héritages d’Athènes et Rome. Encore aux antipodes (jusqu’à quand?) des inquisiteurs enragés de cette «Cancel culture» d’outre-Atlantique qui veut plonger le monde dans un cauchemar orwellien, nos édiles cantonaux n’auraient qu’obéi à des injonctions fédérales. Et comme pour se dédouaner, ils offrent la solution palliative d’enseigner ces matières via d’autres disciplines, telles la philosophie, le français ou l’histoire. Une solution aussitôt rejetée par de nombreux enseignants et intellectuels, car insuffisante: on n’explique pas en deux coups de cuillère à pot l’Iliade et l’Odyssée, ainsi que l’influence d’Homère sur toutes les littératures mondiales (notamment en 2011, sous la plume de Maïlau de Noray-Dardenne, une Française vivant au Mali). Non, l’histoire polymorphe de la Méditerranée, de l’Egypte ancienne à l’avènement du christianisme, ne se résume pas! Il faut des heures spécifiques pour expliquer les évolutions linguistiques qui ont donné naissance au français, ou analyser les philosophies premières qui ont largement inspiré les contemporaines.

Elles aident aussi à suivre avec acuité les séries télévisées Xena la Guerrière et Spartacus. Sans oublier les albums d’Astérix.

 

*kiosque.lefigaro.fr › le-figaro › 2021-03-11