04/05/2021

La Fontaine précurseur de l’antispécisme?

Si des écoliers vous disent qu’il détestent Jean de La Fontaine - dont cette année marque le 400e anniversaire de la naissance en juillet 1621- parce qu’ils doivent réciter une de ses fables, fabulez à votre façon en rétorquant que le bonhomme à perruque Grand Siècle n’aimait pas les enfants. Ce demi-mensonge peut avoir des effets bénéfiques: pour avoir mordu à l’hameçon, le soussigné avait défié à la fois le méchant fabuliste et la fallacieuse maîtresse de classe, en mémorisant à huit ans non seulement Le Corbeau et le Renard, mais les 7 strophes du Rat des villes et le Rat des champs, et jusqu’aux 562 vers des Filles de Minée… De ce lointain exploit je retiens un utile outillage mnémotechnique, mais conserve surtout une admiration grandissante pour le style joueur et enjoué, parodique et mélodique de l’immense poète. 

Mon enthousiasme n’est plus seulement partagé par des barbons de ma génération qui croient encore aux vertus du par-coeur: de nouveaux idéologues veulent ériger La Fontaine en précurseur de l’antispécisme. Leurs arguments en vrac: «En donnant la parole aux animaux, n’a-t-il pas contribué à l’évolution de leur autonomie au détriment de la prétendue primauté humaine? En bafouant l’anthropocentrisme qui était tout puissant au XVIIe siècle, n’a-t-il pas posé les jalons d’un courant qui ne porte pas encore son nom: le véganisme?» 

S’il est vrai qu’on l’a qualifié parfois d’animalier, comme certains peintres, tel le graveur anglais George Stubbs, ou chez nous les artistes Robert Hainard et Robert Binggeli, il n’a pas été un ami exagéré des animaux, ni un observateur vétilleux de leurs comportements. Ce n'est pas en explorant les campagnes, forêts et marécages qu’il dénichait ses modèles mais dans sa bibliothèque de Château-Thierry.  Il y consulta beaucoup, comme on sait, de brefs récits en prose attribués à Esope, le grand auteur grec du VIe siècle avant J.-C., mais qui découleraient d’une tradition orale antérieure. Après d’autres émules de ce mythique inventeur de la fable, La Fontaine s’inspira de ses protagonistes souvent animaliers, mais en les sublimant par le génie d’une langue française qu’il ciselait en orfèvre.

Avec ça, il commit quelques erreurs (impardonnables?): la cigale meurt avant l’hiver, et le renard pas plus que le corbeau ne se damnerait pour un fromage!