10/05/2021

Des décibels pour se concentrer

A chaque réouverture des terrasses de restaurants, les déconfinés se réjouissent d’agapes et libations partagées, du bonheur retrouvé de converser «en présentiel». Quelques solitaires y retrouvent plutôt une goût spécial de la solitude. Une solitude plus acceptable pour travailler (à une partition musicale par exemple,  à un traité de biochimie, un roman) que celle endurée à domicile entre les criailleries légitimes d’un nourrisson et la sono endiablée d’un ado, suivies d’une nuit pesamment silencieuse. 

Selon une étude universitaire de l’Illinois, on serait moins créatif dans un silence absolu que dans un contexte légèrement bruyant, chuintant à peine. Un niveau sonore de 70 décibels favoriserait un regain d’inspiration, et c’est bien celui qui a été évalué dans l’environnement d’un café: un panachage de babil humain, de déglutitions, de grincements de chaise… Philosophes et publicistes parisiens s’y enfumaient déjà au XVIIe siècle chez Procope, et au XVIIIe, une pareille dissonance régnait dans les salons de thé londoniens. Sur les terrasses d’Ouchy ou Villeneuve, elle se dilue dans l’air libre, mais y suppléent le chant des oiseaux, les sirènes de la CGN, les ronrons de la circulation. 

Ah! Qu'il est doux de ne rien faire quand tout s'agite autour de vous!chantonnait en 1860 le librettiste français Paul-Jules Barbier. Or le solitaire qui se met dans cette situation n’est pas qu’un rêvasseur, ou un glorieux poivrot verlainien. A l’inverse du coeur des cyclones où il ne se passe rien, il peut y mettre en ébullition tout son potentiel de neurones, tandis qu’autour de lui le monde se trémousse et ondoie comme une mer. Il écrit en naviguant à vue, avec la prudence matoise d’un corsaire et l’euphorie d’un surfeur.

Pour les célibataires qui, comme moi, écrivaillent de nuit, un fond de voix radiophoniques suffit pour délayer la touffeur d’un silence stérilisant. Elles ne doivent pas être forcément compréhensibles: les mots qui disent l’actualité drue peuvent interrompre une pensée. Et si mon poste de radio se met à diffuser une cantate de Bach, un scat épique d’Ella Fitzgerald, du Haydn ou les Valses nobles et sentimentales de Ravel, je pose ma plume, éteins mon écran et augmente le volume pour écouter, et non plus seulement entendre. 

Là, il ne s’agit plus de décibels, mais de notes, de sons plus vrais car réinventés.