27/05/2021

Tribulations historiques du hérisson

Notre civilisation lui a réservé un sort peu enviable: malmené par les matous de fermes, tailladé par les lames d’une tondeuse automatique laissée allumée durant la nuit, intoxiqué par des granules anti-limaces, il est trop souvent écrabouillé par des pneus de chauffard. Depuis la fin avril, il fait l’objet de soins quotidiens aux urgences d’un centre de secours de Chavornay. De surcroît, le hérisson et sa compagne la hérissonne sont accablés d’un nom à synonymes humiliants. Issu du latin populaire ericius qui a donné ericiare «hérisser», il ne désigne plus seulement le petit mammifère homologué en vieux français heriçuns au XIIe par le Psautier anglo-normand de Cambridge (plus tard hireçon par un glossaire vaudois), mais une brosse de ramoneur… En cuisine, c’est un égouttoir à vaisselle, chez les marins, un grappin à quatre becs, dans les quartiers banquiers de Zurich-Ouest et de Saint-François, une nouvelle coiffure «à la djeun». 

Dans les armées d’antan, des troupes se «mettaient en hérisson» pour dresser contre l’ennemi des môles de résistance. Une nation entière le fit: au printemps de 1942, la propagande nazie radiodiffusait une chant militaire peu rassurant. «Et la Suisse, ce hérisson, nous la prendrons au retour!», serinait son refrain, votre patrie ayant eu l’idée de créneler ses frontières de barbelés. Ces dérisoires fils de fer, qui n’auraient pas résisté aux rouleaux compresseurs des Panzer, furent finalement dissuasifs!

Il en va de même des piquants du hérisson. Précisons qu’il ne s’agit point d’épines comme en possèdent le chardon, le rosier ou le cactus, mais de poils agglomérés par la kératine. Les Romains en faisaient des outils de cardage textile, ou en bardaient les pieds de vigne «pour détourner la grêle». Selon d’autres légendes, qui le rendent sagace, le hérisson s’adonne à des galipettes de manière à récolter au passage par ses piquants des baies, deux ou trois scarabées égarés, voire un campagnol maladroit. En vérité, ce n’est qu’une brave bestiole qui ne demande qu’à débarrasser d’insectes nuisibles les légumes de votre potager. 

Observez-le sans l’effrayer - surtout sans lui faire boire du lait, un liquide qui lui est néfaste - et vous comparerez son oeil en escarboucle à celui du merle, ou celui de notre poète Jean Villard Gilles, dont la douce goguenardise ne voulait hérisser personne.

Les commentaires sont fermés.