14/06/2021

Le globish amoche surtout l’anglais

Pourquoi diable, dès la première alerte contre la pandémie, les Etats francophones ont-ils opté pour le mot français confinement, alors qu’un peu partout ailleurs, même en Italie (un pays qui a longtemps tout italianisé) on ne parle que de lock-down? Une regain d’affection pour l’élégance de leur langue maternelle, même quand elle prend un tour démoralisant? Rêvons-en. Elle réchappe en tout cas aux dégradations de l’anglaise qui, depuis un siècle, est la plus parlée au monde. Un triomphe universel, mais plus walllstreetien que londonien: pour avoir séduit toutes les ethnies de la planète, la voici réduite à cette version simplifiée du globish qui, comme on sait, est un mot-valise combinant ceux de global, «planétaire» et english. Soit une tambouille langagière, surnommée parfois broken English, «anglais hésitant», ou «anglais d’aéroport». C’est caoutchouteux, ça se génère d’une manière aléatoire pour ne jongler qu’avec 1500 mots au lieu des 200 000 répertoriés par les lexicologues d’Oxford - dont l’accent britannique est moins imité que celui chewingumineux des sitcoms étasuniennes.

 

Depuis que le tourisme s’est universalisé, tout dialogue avec les habitants des pays visités devient un expédient utilitaire plus qu’une conversation cordiale. Or tout le monde ou presque «globishise».  Lors d’un séjour en Sicile avant la pandémie, j’ai entendu un couple de mes compatriotes, reconnaissables à leur brasillant accent broyard, dire à un barman un peu éberlué: «We want see Cathedral Palermo». Le brave Palermitain a fini par les comprendre. Formulée en français, cette approximation grinçouillerait comme: «Nous vouloir voir cathédrale Palerme». Chateaubriand et Gustave Roud s’en retourneraient dans leur tombe, mais c’est celle de Shakespeare qu’on profane. 

Moins nombreux sont ces locuteurs de souche non-francophone qui s’approprient notre langue avec ses séculaires et si savoureuses difficultés. Grâce à eux, elle continuait de se bien maintenir dans une trentaine de pays (avec 300 millions de locuteurs), fournissant à notre littérature des talents maghrébins, subsahariens, ou antillais qui l’innovent. On la croyait indemne jusqu’à l’invasion via les réseaux sociaux de nouveaux hoquets numériques et américanoïdes. Internet y souffle les mots start-ups, helpers (assitants), swipes (glissades). On est «woke», on est «ghoste», on devient des «whatervers», soit des n’importe quoi… 

Le souffle de l’emblématique Semeuse du Larousse, dessinée en 1890 par l’affichiste lausannois Eugène Grasset, était plus fertile et scintillant.

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