28/06/2021

Pédagogie céréalière pour citadins

Les Lausannois s’arrêtent volontiers devant des panneaux instructifs qui, depuis l’automne dernier, jalonnent une de leurs promenades préférées: celle de la Ficelle, alias «la Coulée verte», inaugurée en août 2008 sur un tracé souterrain du m2. Elle les fait traverser, du boulevard de Grancy jusqu’à un passage du Liseron débouchant sur Ouchy, une zone végétale déclive de 10 000 m2, où l’enchaînement des saisons semble plus palpable que dans un parc ordinaire. C’est pour marquer un double anniversaire que l’association Prométerre, qui promeut les métiers vaudois de la terre, a planté ces écriteaux entre un cortège de florescents magnolias et un mail de jeunes ginkgos qui, en 13 ans, ont forci - leurs feuilles en éventail, que les Chinois comparent à des écus d’or, s’acclimatent et se gorgent de notre soleil estival. 

Une dizaine de panneaux pour un échantillonnage d’autant de cultures:  après avoir humé celles du maïs, du tournesol, du soja, de la pomme de terre (qui donne de si jolies fleurs!) et de la betterave sucrière, on s’initie au développement des céréales: l’orge, le blé, le seigle, l’épeautre, le colza. Ce synonyme des graminées procède du latin cerealis, «relatif à Cérès», la déesse des moissons. Peut-être aussi de creare , «créer» et crescere, «croître»… Quant aux mots qui désignent les étapes de leur épanouissement, ils inspireraient à un poète du dimanche des rimes en «-zon» (comme dans gazon, horizon, Suzon, que sais-je? bredzon…)

Car après la montaison, vient le temps de l’épiaison puis de la floraison.

Sans rimailler, Gustave Roud révélera en 1949, dans Haut-Jorat, l’acuité très cézannienne de sa vision des paysages: «Parmi les prés nus, les villages, les vergers, on voit s’étager par longs rectangles inégaux les moissons futures. C’est toute une gamme sourde et précieuse de verts où chaque nuance annonce une autre céréale. Ce vert bleuâtre et sombre, c’est le froment d’automne; ce vert glauque moiré de brun sous la bise – on dirait la robe d’un cheval nu frissonnante sous les taons – c’est le seigle qui a fini de fleurir. L’avoine est un lac de savon; le blé, l’orge de printemps ont le vert gai des jeunes prairies, et l’orge d’automne, la première à mûrir, est déjà touchée de sourdes taches d’or au-dessus de quoi s’avive et s’alourdit le bleu du ciel.»

21/06/2021

Sous les humeurs de l’arc-en-ciel

Le réchauffement de notre planète génère parfois des fluctuations inoffensives, mais qui déjouent les pronostics des experts en météorologie ordinaire. Ils en sont mortifiés. Quoi de plus humiliant pour un speaker de TJ, qui annonçait joyeusement des grêles dévastatrices, d’être désavoué le lendemain par un soleil radieux à faire replier les parapluies? L’absence de maussaderie le rend maussade; il se consolera en réécoutant «L’orage» de Brassens.

 Mais des mille tours imprévisibles du temps, c’est l’arcus caelestis des Romains que je voudrais célébrer, ce phénomène optique qui rend visible, presque respirable, le spectre continu de la lumière. Auparavant, les Grecs prétendaient que l'arc-en-ciel était la trace du pied d’Iris, une messagère des dieux descendue de l'Olympe pour annoncer quelque avènement joyeux. Son prénom, homonyme du disque pigmenté de nos yeux, était aussi celui de Mme Souriçoz, une logeuse du quartier de La Palud qui, au Noël de mes 20 ans, m’avisa sèchement d’une coupure de chauffage. 

Or c’est de lui que découle le mot irisation: soit la décomposition du prisme en un faisceau chromatique s’éployant du rouge au violet, en passant par l’indigo, le bleu, le vert, le jaune et l’orange. Celles justement de l’arc-en-ciel que les écoliers apprennent à dessiner avec 7 feutres, alors qu’il faudrait un nuancier infini pour en restituer la réelle composition. Selon l’historien des sciences lillois Bernard Maitte*, d’innombrables couleurs interstitielles n’apparaissent pas à l’oeil nu. En 1660, le grand Isaac Newton n’en aurait isolé que 7 par simplification pédagogique, et «pour rapprocher ce phénomène optique des 7 notes de musique.» C’est dire si l’arcus caelestis latin, que Pline l’Ancien, au Ier siècle, réduisait hargneusement à un «phénomène trop fréquent pour être une merveille», sera plus tard mieux révéré par des scientifiques ouverts aux arts, sensibles aux fééries, voire à l’irrationnel - parmi lesquels Lewis Carroll. Merci à ces théoriciens de permettre au poète d’y voir un miracle fugace, une joaillerie céleste gratifiée de symboles plutôt qu’une rationnelle manifestation photométéorique (Wikipédia). Le même arc-en-ciel inspirera au musicien des volutes en mode majeur ravéliennes, au peintre qui a campé son chevalet sur une corniche de Lavaux, la cambrure moirée d’une épaule chérie. Les pêcheurs du Léman lui attribueront les reflets de leur truite préférée.

Histoire de l’arc-en-ciel, 2005, Ed. Seuil.

14/06/2021

Le globish amoche surtout l’anglais

Pourquoi diable, dès la première alerte contre la pandémie, les Etats francophones ont-ils opté pour le mot français confinement, alors qu’un peu partout ailleurs, même en Italie (un pays qui a longtemps tout italianisé) on ne parle que de lock-down? Une regain d’affection pour l’élégance de leur langue maternelle, même quand elle prend un tour démoralisant? Rêvons-en. Elle réchappe en tout cas aux dégradations de l’anglaise qui, depuis un siècle, est la plus parlée au monde. Un triomphe universel, mais plus walllstreetien que londonien: pour avoir séduit toutes les ethnies de la planète, la voici réduite à cette version simplifiée du globish qui, comme on sait, est un mot-valise combinant ceux de global, «planétaire» et english. Soit une tambouille langagière, surnommée parfois broken English, «anglais hésitant», ou «anglais d’aéroport». C’est caoutchouteux, ça se génère d’une manière aléatoire pour ne jongler qu’avec 1500 mots au lieu des 200 000 répertoriés par les lexicologues d’Oxford - dont l’accent britannique est moins imité que celui chewingumineux des sitcoms étasuniennes.

 

Depuis que le tourisme s’est universalisé, tout dialogue avec les habitants des pays visités devient un expédient utilitaire plus qu’une conversation cordiale. Or tout le monde ou presque «globishise».  Lors d’un séjour en Sicile avant la pandémie, j’ai entendu un couple de mes compatriotes, reconnaissables à leur brasillant accent broyard, dire à un barman un peu éberlué: «We want see Cathedral Palermo». Le brave Palermitain a fini par les comprendre. Formulée en français, cette approximation grinçouillerait comme: «Nous vouloir voir cathédrale Palerme». Chateaubriand et Gustave Roud s’en retourneraient dans leur tombe, mais c’est celle de Shakespeare qu’on profane. 

Moins nombreux sont ces locuteurs de souche non-francophone qui s’approprient notre langue avec ses séculaires et si savoureuses difficultés. Grâce à eux, elle continuait de se bien maintenir dans une trentaine de pays (avec 300 millions de locuteurs), fournissant à notre littérature des talents maghrébins, subsahariens, ou antillais qui l’innovent. On la croyait indemne jusqu’à l’invasion via les réseaux sociaux de nouveaux hoquets numériques et américanoïdes. Internet y souffle les mots start-ups, helpers (assitants), swipes (glissades). On est «woke», on est «ghoste», on devient des «whatervers», soit des n’importe quoi… 

Le souffle de l’emblématique Semeuse du Larousse, dessinée en 1890 par l’affichiste lausannois Eugène Grasset, était plus fertile et scintillant.