24/05/2022

Un laps de temps salutaire

Si le péché de procrastination qui nous fait remettre une tâche au lendemain est quelquefois absous, il en est un autre rarement justifiable: le manque de ponctualité. «J’ai failli attendre» aurait dit Louis XIV devant l’attelage essoufflé d’un carrosse versaillais. Son descendant Louis XVIII, lui, ne faisait pas patienter ses conseillers. On lui doit une devise qui survivra aux monarchies françaises: "L'exactitude est la politesse des rois». En 1954, le romancier André Maurois rétorquera: «Et le retard, la politesse des artistes». Pourtant aucun premier violon n’oserait faire poireauter tout un orchestre classique, et j’ai eu un ami peintre, Kurt von Ballmoos, qui lâchait les pinceaux pour ne pas rater un match de foot à la télé. Mais convenons que la belle ouvrage ne se réalise pas dans la précipitation: en 1512, le pape Jules II exaspéra Michel-Ange en le forçant à adopter un rythme effréné pour l’achèvement des fresques de la Sixtine. Un génie, ça ne se brusque pas!

Dans un essai intitulé Eloge du retard*, la psychanalyste française Hélène L’Heuillet témoigne que l’angoisse de ne pas être à l’heure, d’être en avance sur tout, est une pathologique moderne: «Fabriquer tant de précocité donne que le sentiment du temps, donc de notre existence, nous abandonne.» Celle-ci s’affadirait à force d’être huilée par de prétendues valeurs de civilisation (rentabilité, promptitude, fluidité, flexibilité… ), mais on pourrait les déjouer par des «variations» qui scandaliseront ceux qui les défendent. Comment? en traînaillant, en prenant les chemins de traverses, en faisant l’école buissonnière. «Un laps de temps, écrit-elle, permet de ressaisir notre condition temporelle.»

Chez elle, ce laps de temps est une stratégie de résistance. Chez les Vaudois, un rituel régional en rupture avec la légendaire ponctualité helvétique. Ils l’ont d’ailleurs institutionnalisé en le mesurant: 900 secondes, pas une de plus, pas une de moins. Ce léger retard a souvent été toléré en raison de son charme désuet et de ses origines rurales: selon mon confrère Frank Bridel, c'était une réaction de paysans respectueux des rythmes naturels, réfractaires aux hâtes citadines. «Prendre son temps, pensait-on, c'est la première des libertés.» 

Cette élasticité horaire à la vaudoise avait inspiré en 1941, sur les ondes de Radio-Lausanne, une série de sketchs mémorable, adéquatement intitulée Le quart d’heure vaudois.

 

* Ed. Payot, 2020, 170p.

21/05/2022

Doudous textiles et zoothérapie

Les galetas recèlent des trésors inestimables: entre une toupie sifflante et la machine Singer à pédale d’une aïeule surgit le doudou de Papy Firmin: un ourson qui a perdu ses derniers poils gris et une des escarboucles qui lui servaient d’yeux. Celle qui lui reste vous observe avec une tendresse à l’ancienne. Il a été précieusement conservé et remisé au grenier en raison de sa valeur symbolique, toute sacrée, et est immémoriale: dans l’Egypte antique, les enfants jouaient avec des éléphants en terre cuite Au milan du XVIIIe siècle, des chevaux à bascule bercèrent de futurs généraux napoléoniens. Quant à l’invention du nounours, elle ne date que du début du XXème. 

Au reste le succès de ce Teddy Bear étasunien est toujours d’actualité: nombreux sont les adolescents et adolescentes avouant sans honte qu’ils dorment encore avec ce substitut parental, témoin de premières solitudes. On ne renie plus ce compagnon de jeu en textile soyeux (plus caressant qu’une coque de smartphone…), qui servit aussi de punching-ball, d’exutoire à une agressivité naissante. A tant de pulsions prépubères.

Une étude new-yorkaise de 2018 enchérit: 40% d’adultes psychotiques feraient pareil, sur le conseil de leur psychothérapeute, et des peluches zoomorphes sont confectionnées spécialement pour résorber leurs anxiétés. Toutefois, l’original étant préférable à la copie, l’arrivée dans un foyer d’un chien réel, d’un chaton tout en fourrure, vibrisses et griffes (rentrées) change la donne. A 6 mois, l’enfant découvre que cette présence affectueuse qui lui lèche le front, ou qui ronronne et miaule, et qui respire comme lui, n’est pas un joujou flexible à merci, mais un être vivant respectable. Un tuteur qui aiguisera sa curiosité envers le monde extérieur et lui enseignera la délectation de la caresse pudique. Une leçon qu’il n’oubliera jamais: «Nous ne caressons pas en permanence nos proches comme nous caressons nos chats et nos chiens» écrit l’éthologue Jeffrey J. Masson dans une étude intitulée Ces animaux qu’on aime tant et qui partent avant nous*. Aux adultes atteints d’un handicap physique ou mental, il recommande de troquer leur doudou de vieillesse contre des séances de zoothérapie auprès d’une chèvre, d’un lapin, d’un cheval. Il en est une où intervient une tourterelle apprivoisée: quelle émotion revigorante lorsqu’elle se juche toute confiante sur votre main!

* Ed Albin Michel, 2022 

08/05/2022

Le chalet oscherin de Strindberg

Alors que le temps s’enténèbre d’images de Russie et d’Ukraine, on s’émeut devant une espèce de datcha camouflée par des résilles d’échafaudage, et juchée au 49 de l’avenue d’Ouchy, à 300 m en amont du Léman. Sa vétusté et son charme contrastent avec l’insipidité de l’urbanisme ambiant. Mais quand les tentures de ravalement seront décrochées, on reconnaîtra une structure de type chalet. 

Telle fut d’ailleurs sa dénomination lorsqu’elle fut édifiée en 1877 pour attiser la curiosité de touristes faisant escale à Lausanne avant de prendre de la hauteur. Son évocation parfaite d’un chalet préalpin lui a valu d’être classée et protégée. Si la partie inférieure est maçonnée, le reste est en bois: toiture de bardeaux, balcons à damettes chantournées ou gaufrées en motifs. A son nord, des conifères à rameaux en draperie la protège de la bise de Berne. 

Le Chalet d’Ouchy a été tour à tour résidence privée, pension de famille, foyer avec chambres d’hôte. Devenu Bed & Breakfast , le voilà régi par une association de femmes cultivées qui y organisent au passage des expos artistiques. Leur mécénat se renouvellera à mi-juin, dès que les rénovations de ce lieu de mémoire seront achevées.

De mémoire littéraire notamment: il a hébergé entre 1884 et 1887, Johann August Strindberg, étoile majeure majeur des lettres suédoises, un des pères du théâtre universel. Vingt-huit ans avant sa mort à Stockholm, c’était un échalas blond de 34 ans à mèches ébouriffées. Une espèce de Viking policé, tour à tour naturaliste, symboliste, alchimiste… Strindberg n’avait pas encore publié ses tragédies les plus connues Mademoiselle Julie et Les créanciers, lorsqu’il s’installa avec une première épouse et trois enfants au Chalet d’Ouchy, après des séjours à Paris, Genève et Chexbres. Il y écrira quelques récits fleurant les odeurs maraîchères de la place Pépinet, ou les saveurs d’un repas mémorable à l’Hôtel de l’Ours. Dans les jardins oscherins du Beau-Rivage, il s’éblouit «tragiquement» de la floraison d’un magnolia. 

Puis il y a cet éloge vibrant de notre contrée (à épilogue peu charitable…) dans une lettre à un ami suédois: «Ici, je vis dans le plus beau pays du monde. La liberté! L’innocence! De belles et fortes pensées! Imagine-toi des gens qui n’ont ni littérature, ni art, ni théâtre! Un baume pour l’âme!»