25/08/2022

Pour jeûner, savourons des pruneaux

Au cap des années 60, les gens de ce qu’on appelait la bonne société lausannoise parlaient pointu. Pas forcément à la parisienne: Yvette Cottergeon saluait ses voisines de La Rosiaz en avançant les lèvres en cul de poule à la manière du pasteur de Chailly en ses prédications. Ses bonjours avaient une distinction sacerdotale. Cette irréprochable paroissienne n’en n’était pas moins coquette: pour tonifier son visage, elle élargissait sa bouche devant sa psyché, posait ses index aux commissures et répétait à tue-tête une formule cosmétique restructurante: Pêche, poire, pomme, prune. Ce 4e vocable correspondait à son fruit préféré: la prune, si juteuse de juillet à octobre, et qui se laisse saupoudrer par de la pruine, une pellicule cireuse qui la protège des agressions extérieures. Les prunes, Yvette les savourait crues, sinon en confiture épicée au genièvre, ou en tartelettes cuites au four.

Or à la mi septembre d’autres fragrances pâtissières fluaient entre les chemins des Lupins et du Petit-Clos, émanant des rares foyers modestes du quartier. On y cuisait le fameux gâteau aux pruneaux du Jeûne fédéral, une tradition qui remonte à l’an 1832 et qui perdure. Aujourd’hui, en 2022, soit 190 ans après, la recette est à peu près la même. Sur une pâte brisée sont disposés en étoile des pruneaux fendus en deux que l’on arrose de sucre et de cannelle. Mais attention! Il ne s’agit pas de pruneaux dans le sens qui leur est donné en France. Soit des prunes séchées à la mode d’Agen qui sont consommées nature, en accompagnement de plats salés, ou en dessert sucré.

Non, en Suisse romande, le pruneau du Jeûne est un autre nom pour  la quetsche, que les Jurassiens écrivent couètche et qui dérive de l’allemand Zwetschge, ou de l’alémanique Zwätschgedüne.  Quant à la préparation, elle nous viendrait d’Alsace où une tarte aux quetsches existe depuis XVIe siècle.

Gageons que le 18 septembre prochain, la nôtre sera comme de coutume un mets de choix sur nos tables familiales. A l’origine, elle n’était qu’un expédient, un en-cas: après avoir prié tout un dimanche en se privant du repas de midi, les fidèles devaient se «contenter» pour leur souper de cette spécialité que maman avait affectueusement préparée la veille. 

Pour du réchauffé, c’était si j’ose dire diablement bon!