24/03/2008

Saint-Simon, Philippe Jaccottet et l’agneau du sacrifice

 

Les météorologistes de la radio et de la télé seraient-ils les enfants préférés du Bon Dieu? Ils y tenaient tellement à leur Pâque aux tisons, ils la désiraient comme un jouet, avec tant de foi et d’espérance qu’il a neigé dimanche jusqu’à dix centimètres en plaine…

Les jardins d’Epalinges étaient blancs comme des cartes de vœux de Noël. Devant les commerces de Jouxtens-Mézery, on regretta l’absence d’un orphéon de l’Armée du Salut qui, dans des vapeurs de vin chaud, entonnerait:

 

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Blanc, plus blanc que neige
blanc, plus que neige
Lavé par le sang de l’Agneau,
Je serai plus blanc que la neige…

 

Voilà qui nous ramène à l’agneau pascal. Pas à celui de Sisteron aux petites herbes que vous avez mangé chez l’oncle Gustave avant d’attaquer l’île flottante. Je parle de l’Agneau mystique peint par Zurbaran au XVIIe siècle (image d’en haut), à la toison majestueuse et bouleversante de celui qui ôte les péchés du monde (Jean 1: 29). De celui qui déteste punir, qui disculpe, ne souhaitant à tout le monde que du bien, même à Benoît XVI. Il n’aurait certainement pas voulu qu’il se les gèle en son nom, vendredi à Rome, lors de la procession de la sainte Croix…

 

Or bien avant le christianisme, l’agneau pascal avait été juif. Son sacrifice, le Hag Ha-Pessah, saluait l’avènement du printemps. Les Hébreux étant un peuple de nomades, la fête était éminemment pastorale: on recueillait le sang de l’offrande pour oindre le pourtour des entrées de la tente ou de la cabane. C’était un rite qui détournait les mauvais esprits (tous les monothéistes y croient). La famille assurée de protection pouvait alors se mettre à table et partager la chair de l’agneau – un peu comme nous aujourd’hui.

Avec quel assaisonnement? Je crois que la recette s’est fourvoyée dans la nuit des temps.

 

 

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Tiré du Lexik des Cités* («parler jeune»)
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Padig!
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Interjection. 1. T’en fais pas! Ex: Padig! je vais faire la vaisselle.
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2. T’en fais pas… J’te retiens! Ex: Padig! la prochaine fois que tu joues au con, j’te casse en huit.

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Etymologie. Padig, ou pa dig en créole antillais, signifie «laisser tomber», «pas grave». Formé de la négation pas et du verbe to dig, «creuser», emprunté à l’anglais des îles voisines, qui dans l’expression don’t dig about this man signifie littéralement «ne creuse pas l’affaire, mec.»

En tout cas, le padig des îles, comme celui de banlieue, est employé pour rassurer ou pour lancer ironiquement un avertissement.
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(*) Editions Fleuve-Noir

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Un peu de bruit pour l’amitié

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Dans son nouveau livre de poésie, Philippe Jaccottet dédie sa belle inspiration élégiaque et pudique à quelques amis disparus: voici Jean Eicher, dit l’Oiseau, peintre, facteur de clavecins, un délicieux poète qui lui aussi vécut à Grignan, dans la Drôme. Puis Pierre Leyris, Louis-René Des Forêts, André du Bouchet, Bernard Simeone… Le deuil de l’amitié le renoue à une tradition lyrique médiévale où le vent joue un certain rôle (je pense évidemment à Rutebeuf), en se coalisant avec le temps qui fuit.

Notre grand Moudonnois au luth constellé évoque aussi Senancour, Rilke, des géants littéraires qu’il a su traduire mieux que personne. Et il médite sur sa propre vieillesse – il est né dans la Broye en 1925. Mais il rumine sans apitoiement et sans colère:

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«Rien qui couvrirait les ultimes rumeurs; pas une seule larme qui brouillerait les vues du ciel de plus en plus lointain.»
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Il lui reste peu à vivre, mais ce peu ne le désenchante pas. Ce peu de bruits l’émerveille.

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Ce peu de bruits, Gallimard, 130 p.

 

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Le festival de la plante urbaine

 

 

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Le copinage est un sale péché, mais je n’y résiste pas (que le sang de l’agneau m’en lave) depuis que mes confrères et amis Julien Magnollay, Laurent Caspary et leur pote comédien Kiki ont insufflé au Café de la Couronne d’Or, à Lausanne - juste en arrière-cour de la rupestre Riponne. une vitalité inventive, tout en respectant la vétusté pintière du lieu.

Samedi, leur terrasse se livrera, disent-ils, à une orgie de pétales, de verdure, de vivaces printanières et de plantes aromatiques. Ils y accueilleront le pépiniériste Xavier Allemann qui, en automne 2007, les avait déjà si bien conseillés pour le lancement de leur Festival de la plante urbaine.

Et qui recommence donc, avec une floraison différente, le 29 mars qui vient, rue des Deux-Marchés 13.
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www.couronnedor.ch
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A la diable, et pour l’immortalité!

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Nouvelle édition, en poche Folio, et chez Pochothèque, des Mémoires du duc de Saint-Simon. Ce n’est évidemment pas la première, mais à chaque mise à jour je me délecte des annotations, car elles peuvent être purement littéraires, d’ordre stylistique. Ou ressortir à une recherche historique assurée par les meilleurs spécialistes du règne de Louis XIV, puis de la Régence qui suivit. Bref, voici un chef-d’œuvre de la littérature française classique qui est toujours en ébullition, 178 ans après sa publication.
Classique? Oui, parce que ces Mémoires portent sur les années 1694-1723 qui furent en France l’aube des Lumières. Mais par leur ordonnancement décousu, la démesure du style aux redondances chatoyantes, les métaphores incongrues, ils sont en rupture avec le clacissisme, en tout cas avec toute classification. Chateaubriand disait de Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon, qu’il «écrivait à la diable pour l'immortalité».
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D’abord deux extraits, souvent cités dans les manuels scolaires:
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Portrait célèbre du cardinal Dubois, âme damnée du Régent. Et que Jean Rochefort a remarquablement incarné dans Que la fête commence de Bertrand Tavernier:
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"Un petit homme maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine, à physionomie d'esprit, qui était en plein ce qu'un mauvais français appelle un sacre (faucon) mais qui ne se peut guère exprimer autrement. Tous les vices combattaient en lui à qui en demeurerait le maître. Ils y faisaient un bruit et un combat continuel entre eux. L'avarice, la débauche, l'ambition étaient ses dieux."
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Portrait de Madame de Castries, dame de compagnie de la duchesse de Chartres, fille du duc d’Orléans:
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« Mme de Castries était un quart de femme, une espèce de biscuit manqué, extrêmement petite mais bien prise et aurait passé dans un médiocre anneau: ni derrière, ni gorge, ni menton.»
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Et il y a cette plus longue description à la fois cruelle et honnête, presque attendrie, du père du Régent, Philippe d’Orléans. Le frère de Louis XIV, à la maison duquel Saint-Simon avait appartenu:

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«Du reste Monsieur, qui avec beaucoup de valeur avait gagné la bataille de Cassel, et qui en avait toujours montré une fort naturelle en tous les sièges où il s'était trouvé, n'avait d'ailleurs que les mauvaises qualités des femmes. Avec plus de monde que d'esprit, et nulle lecture, quoique avec une connaissance étendue et juste des maisons, des naissances et des alliances, il n'était capable de rien.»
«Personne de si mou de corps et d'esprit, de plus faible, de plus timide, de plus trompé, de plus gouverné, ni de plus méprisé par ses favoris, et très souvent de plus malmené par eux. Tracassier et incapable de garder aucun secret, soupçonneux, défiant, semant des noises dans sa cour pour brouiller, pour savoir, souvent aussi pour s'amuser, et redisant des uns aux autres. (…)»
«C'était un petit homme ventru, monté sur des échasses tant ses souliers étaient hauts, toujours paré comme une femme, plein de bagues, de bracelets et de pierreries partout, avec une longue perruque toute étalée devant, noire et poudrée et des rubans partout où il pouvait mettre, plein de sortes de parfums et en toutes choses la propreté même.»
«On l'accusait de mettre imperceptiblement du rouge. Le nez fort long, la bouche et les yeux beaux, le visage plein mais fort long. Tous ses portraits lui ressemblent. J'étais piqué à le voir qu'il fit souvenir qu'il était fils de Louis XIII à ceux de ce grand prince, duquel, à la valeur près, il était si complètement dissemblable.»

 

 

 

 

 

 

21/03/2008

La véritable histoire du lapin de Pâques

 CARTE BLANCHE À LAO WAI

J’étais à peine de retour d’une reconnaissance au nord du Sénégal, où des peintures rupestres évoquant des formes de léporidés m’avaient été signalées, qu’une nouvelle en provenance de Chine m’invita à refaire mes bagages pour le Sichuan. Ce que je vis, au fond d’une caverne située au pied d’une sommité moyenne au nord-ouest du Mont Emei, devait me convaincre que le hasard n’était plus tolérable et que l’évidence d’une civilisation très ancienne en rapport avec les lapins s’étalait sous mes yeux. Mais le mystère reste entier quand on se penche sur la datation des mythes concernant cet animal.

Au IIe siècle de notre ère, le très dogmatique Irénée de Lyon a parfaitement rapporté les thèses de communautés gnostiques qui toutes, de la Vallée du Jourdain à l’Asie Mineure, et même déployées jusqu’en Extrême-Orient, exposent la mystique du Grand Lapin réservant le salut à ses seuls initiés, en opposition au Christianisme qui le propose à chaque individu. Il n’est pas inutile de citer les disciples d’Audi, les Manichéens, les Kantéens, les Séthien, les Barbélognostiques, les Archantiques, les Ophites, les Pérates ou les Caïnistes, qui s’en réclament tous sans exception. Par contre, on n’en trouve nulle trace dans les écrits de Simon de Samarie ou de Nicolas le Diacre, ce qui ajoute à l’étrangeté de ce courant de pensée. Selon Frazer, cette conception ésotérique repose sur un substrat plus ancien que l’hypothèse midrashique ne peut interpréter.

Quelques siècles plus tard, les récits de Bogomiles ou de Cathares ayant échappé au bûcher, mentionnent de façon très prudente l’existence de croyances tenues secrètes sur le retour du Grand Lapin, dont l’espèce dominait autrefois la Terre et aurait contribué à l’extinction des dinosaures en leur mangeant l’herbe devant le museau. Cette retour quasiment messianique a pour but d’empêcher Sophia de s’unir à nouveau à la matière, obligeant alors le Démiurge à retirer l’esprit à Adam, dont la longue lignée humaine a injustement détrôné les lapins.

Pour le Sénégal, cité au début, le cas a été promptement réglé, puisqu’il s’agissait de dessins récents réalisés à la craie par des enfants, pour illustrer une légende locale remontant au début de la période post-coloniale et évoquant le séjour d’un Blanc surnommé Rabbit, on ne sait pourquoi. Par contre, en analysant les différentes sources qui alimentent la légende arthurienne, on relève au XIIe siècle chez Païen de Maisières, sorte d’écho corrompu de Chrétien de Troyes, une mention originale de Gauvain dévoré par une tigresse asiatique au fort pouvoir de séduction, qu’il était venu dérober dans le château d’un mystérieux Roi-Lapin.

 Mais ceci tient plus de blagues d’anthropologues en fin de banquet annuel, que d’un scénario de film d’aventures mettant en scène un scientifique chapeauté aux prises avec des malfaisants tentant de s’emparer d’objets liturgiques, pour en faire un usage simoniaque.

Il faut par contre admettre que la circulation réciproque des idées entre l’Extrême-Orient et la Terre-Sainte ne fait plus aucun doute, puisqu’on retrouve le texte qui suit dans l’Evangile apocryphe de Philippe: « La lumière et la parole, la vie et la mort, la droite et la gauche sont sœurs les unes des autres ; elles sont inséparables. C’est pourquoi, ni les bons sont bons, ni les méchants méchants, ni la vie est vie, chacun sera dissous dans sa nature originelle. Mais les lapins, qui sont supérieurs au monde, sont indissolubles, éternels ». De nature spécifiquement taoïste, il fait écho à de nombreux passages du Zhuangzi écrit 300 ans plus tôt  et, sans le dénaturer, on pourrait lui ajouter la fin du célèbre discours de l’énigmatique Guang Chengzi au légendaire Empereur Jaune : « Tout ce qui naît de la terre retourne à la terre. Comme les lapins échappent à ce cycle, je vais vous quitter, franchir les portes de l’infini, participer du soleil et de la lune, durer comme le ciel et la terre. Si l’on m’aborde, je disparaîtrai ; si l’on me fuit, je l’ignorerai. Lorsque les humains seront morts, moi seul survivrai ».

Guang Chengzi est-il le fabuleux Grand Lapin, dont la vénération est venue en Terre-Sainte se confronter au Christianisme naissant, pour se diffuser ensuite dans le monde celtique, puis médiéval ? Quel est le message véhiculé par ces dessins de lapins vus dans une grotte du Sichuan, et qui sont au moins contemporains de l’époque à laquelle on situe l’hypothétique Empereur Jaune (~2'500 av. J.C.) ?

Le Christianisme ayant supplanté le culte du lapin, ce dernier a néanmoins survécu dans l’inconscient collectif et réapparaît sous forme de figurines en chocolat consommées au moment le plus crucial du calendrier liturgique.

Post Scriptum :
en mandarin, la traduction courante de l’expression « le coup du lapin » est «  », mais son contenu sémantique diffère sensiblement du français, puisqu’on peut sans crainte le rapprocher de la fameuse expression latine « cave cuniculum ». Peut-être que ce n’est pas non plus le fruit du hasard…
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PAR    LAO WAI

19/03/2008

Le souper fin

(En cette veille de fêtes pascales, carte blanche à Lao Wai, qui n'est pas tout à fait un nouveau venu.)

 

 

Tout occupés qu’ils étaient à débattre avec flamme de choses temporelles, les Douze n’entendirent pas le Maître entrer dans la chambre haute. Sans même frôler le sol ou provoquer le moindre déplacement d’air, il gagna sa place dans une indifférence que seul le brouhaha des conversations suffirait à expliquer.

«Celles qui élèvent» avaient ordonné le plan de la fête en prévision de l’importance que cette dernière prendrait dans l’Histoire. Marie de Magdala, s’inspirant d’une tablette gravée par Hieronymus Estebus, le Lucullus hiérosolymitain, avait souhaité frapper les esprits en défiant les papilles les plus indolentes. Marie de Béthanie, en appelant aux mânes de ce mois de Ventôse de l’an 33, avait fait livrer des amphores de vin de Corinthe aromatisé à la résine de pin d’Alep. Quant à Marie la Pécheresse, dont la longue et abondante chevelure cuivrée servait d’unique vêtement, elle mouvait son corps fascinant en ondoiements célestes à l’écoute de sa propre musique interne.

            

Evitant de donner aux autres convives l’ombre d’un soupçon qu’il était en train de trier les meilleurs morceaux, celui que le Maître aimait plongea avec dextérité ses baguettes dans la fricassée de lapin à l’abricot confit, cumin et pistaches, et dit:

- une information circule en ville selon quoi la conjecture de Riemann sur les nombres premiers n’aurait toujours pas été démontrée.

A cette nouvelle, un murmure parcourt l’assemblée des apôtres, comme ronfle le feu dans une cheminée sous l’effet du vent. Puis la lame d’une guillotine s’élève au-dessus des têtes, pour retomber en tranchant les vibrations sonores suspendues dans l’air: tous se taisent, car le Maître parle:

- il s’agit certainement d’une intox répandue par Dan Brown.
En effet, le monde civilisé était en effervescence depuis qu’en l’an 32, un Briton avait touché 75'000 sesterces d’un mécène germain pour avoir démontré le dernier théorème de Fermat. Il ne restait alors plus qu’à s’accrocher à la conjecture de Riemann pour décrocher le jackpot. Le grelot sonna le 18e jour de Germinal de cette même année, mettant toute la romanité sur les nerfs avant que le soufflé ne retombe quelques mois plus tard.
A ce moment, l’œnologue de l’ashram vient vérifier l’effet du picrate sur les invités au repas de sa grande sœur. La plus petite poursuivant ses contorsions dans le plus simple appareil autour des convives, dont les plus sensibles sentaient déjà l’érotisme sous-jacent dévaster leur candeur, quelles qu’aient été les intentions originales de la ballerine.
Une tension perceptible commence à poindre et les fronts perlent sous l’effet conjugué des mets, des nectars et des émanations de la féminité. Didyme Jude Thomas s’écrie alors, un rien chaviré:
- celui qui parvient à l’interprétation de ces paroles ne goûtera point la mort!
Jacques le Mineur, demi-frère du Maître (sa mère Sophia étant l’une des concubines de Joseph, leur père), se levant avec un effort qu’il tente de masquer en défroissant sa tunique d’un geste étudié, demande que l’on fasse avancer la suite du menu:

- ce n’est point à la mort que nous goûterons ce jour, mes amis, mais à la terrine de foie gras aux lentilles du bienheureux Estebus.

Depuis le pas de la porte, Marie de Béthanie fait un geste rapide en direction de la cuisine, d’où sortent pas moins de trente porteurs de plats en une colonne sinueuse et dansante. Se balançant sur sa chaise, Barthélémy regarde Marie la Pécheresse sauter et tournoyer et fait part à l’ex-Simon de la réflexion que lui inspire ce spectacle:

- ne crains pas la chair, mais ne l’aime pas non plus. Si tu la crains, elle te dominera. Si tu l’aimes elle te dévorera et t’étranglera.
L’ex-Simon s’abîme en lui-même un long moment, tout en retirant avec l’ongle de l’auriculaire un morceau de lapin logé entre deux dents, puis fait dans un souffle, presque un soupir:
- si la chair a été créée à cause de l’esprit, c’est un miracle. Mais si l’esprit a été créé à cause du corps, c’est un miracle de miracle.
Le fils de Zébédée, qui avait des vues sur le Zélote, mais n’osait manifester clairement ses intentions, écrasé qu’il était par l’intégrisme religieux de ce quartier de Yeroushalayim, profita d’un changement de vaisselle pour rapprocher sa chaise en toussotant:
- j’ai connu hier un moment d’une intense émotion à l’écoute de deux versions de l’adagio du premier concerto pour violoncelle de Haydn. Celle de Rostropovitch, avec l’Academy de Saint-Martin-in-the-Fields tout d’abord; puis celle de Jacqueline du Pré, avec l’English Chamber Orchestra ensuite. La confrontation de l’entité sonore créée par chaque interprète fécondant l’œuvre par la vitalité de son instrument est tout simplement bouleversante. Rostropovitch reste toujours en deçà du pathos avec un chant restituant toutes les émotions contenues de ses auditeurs passés, présents et à venir. Alors que Du Pré fait vibrer chaque fibre sensible de notre être sous un archet capable de fissurer un atome.
C’est au milieu de ce tumulte d’esprits joyeux en train de s’échauffer qu’un étrange visiteur se présente. Le seul fait d’avoir à partager le même espace que lui, provoque un malaise intense dans l’assemblée et les conversations s’éteignent decrescendo. On peut entendre distinctement bourdonner les mouches.
Le Maître, qui est celui qui sait ce qui a été, ce qui est et ce qui sera, s’adresse à lui sans crainte, car il le connaît déjà:
- bonjour à toi, Seigneur du Sheol, prends place et joins-toi au banquet. Le prochain plat devrait être de la tajine de poulet aux citrons confits: j’en raffole…
- merci de ton hospitalité, Rabbi, mais je suis seulement venu conclure un marché secret avec toi.
A ces mots, toutes les personnes présentes, à l’exception des deux interlocuteurs, se figent comme des statues et nulle parole ne peut les atteindre.
- Rabbi, tu le sais, demain ils viendront s’emparer de toi pour te conduire à ton destin: un grand destin. Alors que de moi, on ne parlera plus dans deux mille ans. Laisse-moi prendre ta place, pour que sur mon corps supplicié se construise pour l’éternité un empire plus puissant que Rome, quand bien même cet empire devrait porter ton nom. J’en ai déjà parlé à l’Iscariote, il est d’accord et fera en sorte que l’on me prenne pour toi. Je lui ai donné trente deniers pour s’assurer des complicités nécessaires.
Le Maître laissa faire, convaincu que la force invincible des symboles n’exigeait pas implicitement sa contribution personnelle au sacrifice, comme il était satisfait de se débarrasser d’un concurrent redoutable, mais d’un égotisme suicidaire. Ce qui lui laissait le champ libre pour le travail considérable qu’il avait encore à accomplir sur Terre. Il vécut encore de nombreuses années, entouré de l’affection des siens et de sa nombreuse progéniture.
A ce jour, la conjecture de Riemann sur les nombres premiers n’a toujours pas été démontrée, même avec tous les moyens informatiques mis en œuvre. Les mouches ayant perdu leur Seigneur s’attachent à n’importe quel être vivant et le Mal existe toujours; ce qui prouve bien qu’il est une invention humaine et non celle d’un quelconque esprit mal tourné. Enfin, selon Dan Brown, les descendants du Maître sont à l’origine de la race des Mérovingiens et il y a de bonnes probabilités pour que nous en gardions tous quelques gènes.

                                                                                

PAR  LAO WAI

 

 

 Casting
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Le mathématicien Bernhard Riemann est l’auteur de la conjecture qui porte son nom. Aventures à suivre in «La symphonie des nombres premiers», de Marcus du Sautoy, «Points Sciences»/éditions Héloïse d’Ormesson, 2005.
Les menus sont de Jérôme Estèbe in http://jeromeestebe.blog.24heures.ch/
Citations de style biblique in Les évangiles apocryphes de Thomas et Philippe.
Rabbiterie haydenienne in Oeuvres complètes.
Et Dan Brown sera toujours in.