10/06/2009

Quelle est la couleur du Léman?

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Qu’il était microscopique sur la mappemonde de notre salle de géo! Les cartographes des années soixante le réduisaient à une moucheture de moisi, à une moue menue et rechignée- la commissure droite tirant vers Genève. Avec ses 580 km² de superficie, le Léman est 43 000 fois plus petit que la Méditerranée, dont il est un lointain affluent, un arrière-grand-oncle en quelque sorte, mais d’eau douce - comme ses marins.

A nous, ses riverains, ses «travailleurs de la mer», dirait Victor Hugo (qui admira le tour de main de nos pêcheurs au filet, lors d’un séjour à Vevey), il paraît si ample, gorgé d’infini, tel un océan hugolien justement: ne suffit-il pas qu’une tenture de brume escamote la côte de France et ses montagnes pour qu’on se croie sur quelque rive anglo-normande?

 

Pour confondre ce Léman prestidigiditateur, il fallait la science aiguë et le bagout de Carinne Berola*, la conservatrice d’un musée de Nyon où on le résume en entier, lui, le moins résumable des lacs du monde: une météorologie amphigourique, une rose des vents qui évoque le chaudron des sorcières. Tout est affaire de proportion, de perception subjective. Mais c’est la question de sa coloration naturelle qui trouble le plus. Il y a dix jours, sa peau se froissait en soie turquoise. Sinon serait-il vert d’eau, tels ces échalas de vigne teints au sulfate de cuivre? Ramuz attribuait au Léman la couleur de la feuille, Georges Borgeaud celle d’une «robe du soir d’un rose rigoureux.» Il peut virer du blond tilleul au cerfeuil cuit, de l’azurite au bistre jaunisse. Pour annoncer l’orage, il devient violet prune, comme l’eau de l’aquarelliste quand il a fini d’y rincer ses pinceaux.

Mais quelle est la couleur exacte du Léman? L’éminent limnologue morgien François-Alphonse Forel (1841-1912), l’avait décrété indéfectiblement bleu. «C’est juste sa couleur superficielle qui se modifie au gré du temps, sous l’effet du vent et des réflexions du ciel».

Il reste intrinsèquement bleu, même quand il s’embrase - quand le crépuscule met le feu au lac.

 

*Lémanmaniac, Ed. Glénat, 200 p.

www.museeduleman.ch

 

08/06/2009

Les catholiques vaudois privés de clocher

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180 ans avant la polémique des minarets, l’église du Valentin fut autorisée à contrecœur...

1829. C’est le 4 avril de cette année-là que fut scellé le destin de notre basilique du Valentin. Le Conseil d’Etat vaudois approuva les plans d’un édifice à Lausanne, destiné au culte catholique à nouveau habilitée après trois siècles de prohibition. Or aux termes d’une loi votée en 1810 par les jeunes autorités du canton, «sur l'exercice de l'une des deux Religions, dans une Commune où cette Religion n'est pas actuellement établie» (sic), il devait être sans clocher, et sans aucun signe extérieur indiquant sa destination.

Ainsi, la première église romaine apostolique accréditée du chef-lieu depuis la Réforme ne devait pas ressembler à une église… Cette loi hybride,  libérale et restrictive - appliquée aussi en d’autres villes : Nyon, Morges, Yverdon, etc. – resta en vigueur jusqu’en 1970! Une loi boiteuse: en 1935, l’architecte Fernand Dumas, en agrandissant l’œuvre de son prédécesseur Henri Perregaux, édifia sans être inquiété un clocher de trente-deux mètres de haut.

S’élevant en retrait de la Riponne, c’est cette espèce de campanile parallélépipédique qui culmine à l’est du péristyle à colonnade et surplombe un embranchement de ruelles anciennes. Le clocher est sans majesté, un peu balourd. Trente-six arcades l’ajourent sous un faîtage plat surmonté d’une croix. Une croix latine - symbole proscrit des temples - et dans le ciel de la cité de l’étincelant et intransigeant  réformateur Pierre Viret! A la nuit tombante, elle s’allume de bleu et sert de veilleuse aux noctambules, aux égarés, aux sans-abri. On la voit même de l’esplanade de la Cathédrale, l’ex-Notre Dame de Lausanne, fief protestant depuis 1536, où la liturgie romaine est généralement mal accueillie.

Un défi papiste, ce clocher crucifère? Nul n’y croit: en Suisse, l’œcuménisme est bien implanté - en dépit de remous idéologiques récents dont l’épicentre est le Vatican. En 1992, sous Jean-Paul II, le Valentin fut consacré basilique, mais personne ne songea à une malédiction lorsque des portions du clocher se détachèrent, menaçant de tomber sur le trottoir du Pré-du Marché; révélant une pathologie du béton armé et des armatures insuffisamment recouvertes. Il fallait aussi restaurer ses cinq cloches – un cadeau du professeur Placide Nicod, oncle de Bernard. Bons princes à leur tour, les édiles de Lausanne octroyèrent en 2006 une subvention de 800 000 francs. Depuis, le «minaret des papistes» a une nouvelle jeunesse. Précision: aujourd’hui, à Lausanne, les contribuables catholiques (48 000 âmes) sont plus nombreux que les protestants (35 000). Et le temps est révolu où, pour la gouaillerie et la rime facile, on les traitait de «vieilles bourriques »…

 

L’héritage d’une baronne

 

Mais remontons dans l’ancien temps. En 1536, l’envahisseur bernois abolit la messe dans le Pays de Vaud, sauf dans dix communes de l’actuel district d’Echallens. Pas à Lausanne, ancien siège épiscopal. Le dimanche, les catholiques de passage prennent la diligence pour Assens. Cette règle durera 250 ans, jusqu’à la Révolution française et aux heures de la Terreur. Parmi les aristocrates qui se réfugient dans la capitale vaudoise, il y a une baronne d’Olcah. Elle arrive de Nancy avec des intentions de charité, mais laisse flotter un mystère sur ses origines. Dans la maison qu’elle loue dans le faubourg d’Etraz, elle aménage une chapelle où tous les catholiques en exil viennent entendre la messe. Berne se montre débonnaire envers elle. En 1798, elle tire parti de l’euphorie de l’indépendance vaudoise pour convaincre les nouvelles autorités de créer un lieu de culte enfin décent pour les catholiques de la ville. Le premier qui leur est accordé, en 1814, est l’église Saint-Etienne, rue de la Mercerie, ouverte aussi à d’autres confessions. En agonisant l’année d’après, à 61 ans, Marie-Eléonore d’Olcah fait brûler des papiers révélant ses origines princières et lègue sa fortune à l’église romaine de Lausanne ressuscitée.

 Son portrait est conservé à la cure de l’église Notre-Dame.

 

Celle-ci devait être édifiée rue de l’Université, or en septembre 1831 des pluies torrentielles et meurtrières la condamnèrent à être déplacée vers un terrain moins érosif en aval. Le choix fut porté sur un vieux pré Vallentin (rien à voir avec le saint des amoureux…), pour le rachat duquel des subsides affluèrent de toute l’Europe. La première façade de l’architecte Perregaux plut beaucoup à son auteur. Pas à notre écrivain cantonal Juste Olivier qui la trouvait moche. Elle lui faisait l’«effet d’un grenier».

Le clocher qui depuis la flanque n’évoque-t-il pas un silo?

 

10:22 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (2)

03/06/2009

La Fête des pères

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En Suisse, elle aura lieu dimanche prochain, le 7 juin. Nos écoliers se sont déjà attelés à des dessins à la craie grasse où leur géniteur figure avec une moustache disproportionnée, un menton à la Dalton, des cheveux en fil barbelé, et un téléphone portable en forme de fusée interstellaire.

 

Les marchands de cravates, d’armagnac et de cigares bichonnent à qui mieux mieux leurs vitrines – je n’oublie pas les nouveaux experts en «masculinité»: cosméticiens, épilateurs, conseillers en crèmes antirides…

La Fête des pères a été créée aux Etats-Unis en 1912, un peu en contrepoint de celle des mères. En Union européenne, elle n’a jamais été décrétée, mais les Espagnols la célèbrent en mars, les Allemands le jeudi de l’Ascension. Français, Polonais et Lituaniens en juin.

 

Les Helvètes ne se sont mis dans le sillage de ces derniers qu’en 2007, mais d’une manière très sérieuse: «Il n’est pas seulement question de couvrir papa de cadeaux et de bisoux». Cette fête «vise à changer les mentalités», disent ceux qui l’ont promue (entre autres Pro Familia et masculinités.ch), en réclamant que le congé paternité soit enfin inscrit dans la loi. «Des pères actifs au foyer sont un enrichissement pour tous», pour eux-mêmes tout autant.

 

Alors, mon petit conseil aux enfants: dans la caricature de votre papa, vous effacerez son téléphone mobile, son ordi portable ou sa calculette de bureau. Vous les remplacerez par un fer à repasser, un aspirateur, un plumeau à poussière.

 

Autre petit conseil, à l’intention cette fois des adultes: pour fêter votre père – qu’il soit quadra, quinqua ou plus - ne vous sentez pas obligés de lui offrir un cadeau «de mec», car il ne fume plus, il boit moins d’eau-de-vie, il a trop de cravates dans sa garde-robe. Les beaux stylos, il les collectionne malgré lui, et il en utilise qu’un seul.

 

Apportez-lui plutôt une magnifique gerbe de fleurs. Oui, un cadeau pour dadames; par exemple des pivoines blanches, qui sont si gracieuses en cette saison; ou des roses bien sûr.

 

 

 

 

Du coup, une vieille comptine populaire française me revient:

 

Petit Papa, c’est aujourd’hui ta fête,

Maman l’a dit, quand tu n’étais pas là,

Voici des fleurs pour couronner ta tête,

Un doux baiser pour consoler ton cœur.

 

Car un père – même le plus grave, le plus moustachu, le plus autoritaire – a besoin d’être une fois par an, non seulement aimé, mais consolé.