07/11/2011

Les nouveaux téléphones vieillissent sans beauté

En voulant seulement remplacer la batterie défaillante de mon cellulaire, j’ai déchaîné l’hilarité dans le magasin qui me l’avait fourni au cap de l’an 2000. Un aréopage de jeunes vendeuses l’avisèrent comme une invraisemblance anachronique, une antiquité remontant à Louis XIII. Ce compagnon de poche anthracite, surmonté encore d’une petite antenne latérale, évoquait à la fois la cartographie de la Corse et la silhouette d’un brave chien dont une oreille rebique. Je l’appelais «Grigri», à cause de sa couleur et parce qu’il me porta quelquefois bonheur. Après avoir bien ri, ces inconditionnelles de l’ipad, du smartphone, ou de je ne sais quel blackberry, décrétèrent que mon modèle avait disparu de la civilisation, avec toute sa gamme d’accessoires, accus compris. Je me résignai à en acquérir un neuf «plus performant, à écrans coulissants, à ergonomie écocompatible», avec lequel on peut photographier, filmer, consulter internet, jouer au poker. Et accessoirement téléphoner.

Pour ses funérailles, j’ai apporté moi-même mon regretté «Grigri» au centre de récupération d’appareils électroniques usagés. C’est un consternant cimetière, bordélique et poussiéreux, de carcasses en ABS, soit en «acrylonitrile butadiène styrène». Une matière thermoplastique, dont est faite la coque de tous les portables, car il résiste aux chocs et aux rayures. Son seul défaut est d’être imputrescible: il n’embellit pas avec l’âge…

 

Dans le quartier lausannois des Mousquines, j’avais connu une anguleuse Mlle Silette à chignon blanc et yeux verts, qui possédait un téléphone mural datant des années vingt. Mosaïqué d’acajou et de bois de santal pour la coque; d’ivoire véritable pour la touche d’appel, il était en forme de violon! Il embaumait l’époque où, rue Chaucrau, sa famille avait un magasin de produits coloniaux. Cet appareil antédiluvien restait utilisable, tout en se laissant moirer d’une patine qui l’enjolivait de plus en plus. Il était muni d’un cornet acoustique en métal, appelé diaphone, où les réfringences de l’automne faisaient rutiler les érables du parc Mon Repos. Moins «performant» que les smartphones (qui finissent en vrac dans des bennes) je gage qu’il leur a survécu. Sa beauté l’a rendu «irrécupérable». Un peu immortel.

 

 

 

 

06/11/2011

Un joyau néogothique sur la place du Marché

C’est un testament architectural daté de 1845 que des maîtres d’œuvre veveysans ont trouvé, il y a quelques semaines, dans un cylindre camouflé dans une des flèches du château de l’Aile, au sud-ouest de la Grande-Place. Un édifice historique imposant dont une seconde restauration de fond en comble sera achevée en 2014. Le message porte la signature de compagnons ouvriers d’il y a 166 ans. Il émouvant: «Quand vous lirez ces notes, nos os auront blanchi au cimetière de Saint-Martin.» Mais remontons un chouia davantage dans le temps, soit au 16 mars 1840: ce jour-là, un certain Jacques-Edouard de Couvreu, descendant de banquiers, député veveysan au Grand Conseil vaudois et assesseur de la justice de paix en sa ville, pose solennellement la première pierre de la première restauration du château. C’est alors une vaste demeure d’agrément cantonnée de tourelles, que son aïeul Martin Couvreu de Deckersberg – banquier à Londres, Lyon puis Vevey - avait lui-même héritée 150 ans plus tôt. D’un oncle Saint-Gallois établi à Genève… A l’angle du rivage et de la plaine du Marché, elle se trouve à l’emplacement de halles du XVIe siècle, auxquelles avait été contiguë une hostellerie très courue: l’Auberge de l’Asle - à l’origine de la dénomination l’Aile.

 

Dans la première moitié du XIXe, les patriciens veveysans rivalisent de libéralités envers leur commune. Vincent Perdonnet (1768-1850), qui a fait fortune comme agent de change à Paris, verse des espèces sonnantes dans le Trésor de l’Hôtel de Ville afin d’«embellir la cité». Beaucoup plus jeune, ce Monsieur de Couvreu est, à 37 ans, un notable qui a déjà acquis la sympathie de ses concitoyens par des œuvres philanthropiques: création de cours du soir destinés aux prolétaires, fondation d’un asile pour jeunes filles pauvres et abandonnées, etc. En échange de l’autorisation qui lui a été accordée à transformer complètement et agrandir son vieil héritage familial, il financera la construction d’un nouveau quai au bord du Léman, en le gratifiant même d’un limnimètre, soit un équipement qui mesure et indique la hauteur des eaux.

Ce Jacques-Edouard est très influencé par sa future épouse, Mathilde Micheli, qui appartient à une prestigieuse lignée genevoise et a séjourné en Angleterre. Dans la corbeille de ses plus émouvants souvenirs, elle rapporte la mode architecturale du Gothic Revival. Entendez le style néogothique - rien à voir avec les mascarades actuelles de Halloween. Il s’agit plus sérieusement d’une imitation prétendument améliorée du génie des bâtisseurs de nos belles cathédrales européennes. Des contrefaçons, souvent laidement emberlificotées, qui pourtant deviendront un jour des monuments touristiques très visités: la Tower Bridge sur la Tamise, le Parlement de Westminster (1860) et sa tour horloge de Big Ben… N’oublions pas les châteaux bavarois d’un certain Louis II! En Suisse, cette vogue architecturale victorienne inspirera les bâtisseurs des châteaux d’Oberhofen, sur le lac de Thoune, et de Laufen, en surplomb des chutes du Rhin, près de Schaffhouse. Elle influencera aussi, en Suisse romande, ceux de la première restauration de l’Aile: Henri Perregaux – concepteur des agencements intérieurs - et surtout Philippe Franel qui en dessinera et moulurera la façade. Leur réalisation aura la chance ou le mérite de subir moins l’outrage des ans que celles de leurs confrères d’outre-Sarine. Elle demeurera longtemps chère au cœur des Veveysans, changeant de propriétaires et de vocations, devenant même à la Belle-Epoque une pension fréquentée par des célébrités internationales (lire encadré). Mais leur affection se changera en désappointement, voire en vives polémiques lorsque la Ville racheta trop chèrement la propriété, attaquée par l’humidité et l’effritement, avec des projets vaguement culturels sans lendemain. Finalement, ils iront aux urnes pour vendre leur château de l’Aile à un homme d’affaires allemand, Bernd Grohe, qui actuellement le transforme, à ses frais et avec un respect passionné des anciennetés structurales ou décoratives.

Dans trois ans, l’édifice se subdivisera en quelques appartements de luxe. Sa façade, enfin libérée de ses échafaudages et résilles vertes, resplendira à nouveau comme un beau témoignage du passé riche et insolite de Vevey.

 

 

 

 

Pensionnaires célèbres et sulfureux

Dans la première moitié du XXe siècle, des cartes postales au style savoureusement suranné, étaient envoyées depuis Vevey en portant, au verso, des calligraphies de gens célèbres: le philosophe français Henri Bergson, par exemple, qui séjourna au château de l’Aile transformé alors en pension, de 1937 à 1940. Ou la duchesse de Brissac, une aristocrate angevine qui descendait du dernier amant en titre de la du Barry, maîtresse de Louis XV.

Plus sulfureuse, selon des historiens de la Seconde Guerre mondiale, fut la présence prolongée dans un vaste appartement du singulier bâtiment déjà en décrépitude du très grand écrivain Paul Morand, de l’Académie française. L’auteur de «L’homme pressé», y vécut avec sa femme Hélène de 1948, jusqu’à sa mort, en 1976, «les années les plus heureuses» de sa vie. Il chérissait Vevey car il pouvait y circuler librement à bicyclette.

Peut-être plus librement qu’à Paris, sa ville natale, qu’il avait fui pour avoir trop frayé avec le régime de Vichy.

 

 

 

01/11/2011

Déprime urbaine et émotions joratoises

Après un octobre qui fut resplendissant comme l’intérieur d’une cathédrale illuminée, nous voici au seuil d’une baraque lugubre au paillasson moisi. Novembre a la réputation d’être le mois le plus déprimant de l’année: déjà qu’il s’amorce dans un décor de cimetière et des parfums de bruyère, de glèbe noire et de pluie, il entend se complaire dans sa grisaille légendaire jusqu’à la Saint-André, qui est son dernier jour. Durant deux quinzaines interminables, c’est le paysage urbain qu’il s’évertue surtout à enlaidir. Il en efface les carnations heureuses pour le réduire à un tableau sec et anguleux, crayonné au brou de noix et que n’aurait pas désavoué Bernard Buffet. Nos rues les plus pimpantes de Lausanne ou Vevey finiraient par ressembler aux banlieues de Birmingham, voire de Gdansk…

Bref, novembre est un éteignoir d’église, pareil à celui que je posais sur les chandelles au temps où j’étais servant de messe en surplus blanc, à la paroisse de Saint-Maurice, de Pully. En sortant du sanctuaire, les choristes de Monsieur Henri Jaton affrontaient un tourbillon de feuilles d’érable soulevé par la bise et se remettaient à l’unisson, cette fois en éternuant.

Je me souviens tout autant du trouble voluptueux de Jacques Chessex, quand l’humidité de la Saint-Martin (le onze du mois) s’emparait de son village de Ropraz. Une bruine hamlétienne, un rien léchée de soleil, faisait scintiller les tombes du cimetière - où l’écrivain repose depuis octobre 2009. Il levait son nez dans le froid et m’indiquait d’une main dansante l’échine des Alpes vaudoises et valaisannes, qu’une éclaircie soudaine dégageait: «A Lausanne je me sens dans un hameau. Au pied de ces montagnes, on respire le cœur de l’Europe!»

Dans ce Jorat, qui fleure fort le terrier du lièvre et la trompette-de-la-mort, il existe donc un novembre «respirable», grisant, universel. Son ciel européen aux reflets améthyste, plus mauves que gris, vire parfois au purpurin des robes cardinalices. On l’hume religieusement jusqu’à en transir ses narines et tout son corps.

 Pour se réchauffer, on savourera la fondue onctueuse du Café de la Poste de Ropraz. Chez Alain Gilliéron. Un pote intime du grand Jacques; un gracieux qui adore aussi Chopin.