02/10/2021

L’alphabet grec n’a pas d’âge

Et dire qu’en février dernier, un cours sur la civilisation antique allait être biffé du programme de certaines filières de nos gymnases! Rétabli à temps en juin, grâce à la mobilisation de nombreux antiquisants, il permettra à nos étudiants d’être en phase avec l’actualité. Notamment celle du covid: l’Organisation mondiale de la santé venait de juger discriminatoires les expressions «variant anglais» ou «indien» désignant les mutations du fléau. Elles sont désormais remplacées par des lettres 11 fois millénaires du grec. Le variant anglais fut rebaptisé l’Alpha, le sud-africain le Bêta, le brésilien hérita celui de Gamma. Enfin l’indien, qui circule le plus en Suisse, est devenu le variant Delta, le colombien Mu se révèle inquiétant et l’on parle d’un texan Lambda…

Or, l’alphabet de Platon, Aristote et Theodorákis n’est pas infini. Son cortège de 24 majestueuses majuscules biseautées ne se referme pas, comme en français, par la lettre Zéta (en 6e position), mais par l’aïeule de notre O, cet Oméga que Rimbaud en son sonnet des Voyelles voyait bleu, «plein des strideurs étranges.»

Alors quels noms attribuer à d’autres variants si le virus persévère? L’OMS  songerait à ceux des constellations:  Orion, Aries, Gemini…

Pourtant le grec, qui décidément se révèle impérissable, n’est pas inépuisable. Ses 7 voyelles et 17 consonnes émaillent le langage scientifique: le nombre π (Pi) des mathématiciens, le μ (Mu) symbole des microns et le Δ, ce maudit Delta devenu trop contagieux et qui en géométrie désigne une droite. L’arsenal comporte aussi des diphtongues -le αι (Aï ), ει (Eï ), οι (Oï ), ευ (Eu), ου (Ou). Des consonnes doubles: le ξ (Xi) et le ψ (Psi), ainsi que des accents d’intonation descendante ou montante qui rendent la lecture de manuscrits anciens aussi compliquée, et savoureuse, qu’une partition musicale. 

Qu’on me pardonne d’avoir un peu joué à l’érudit. Je voulais seulement convier ces experts de l’OMS qui pointent leurs nez vers les étoiles à continuer de puiser, en ce même grimoire, d’autres noms pour des variants éventuels, contribuant ainsi  à une hellénisation universelle. 

 

Mlle Myrto , qui m’inculqua en privé des rudiments de grec en me faisant réciter, chez elle à Paudex, un passage des Grenouilles d’Aristophane, seraient ravie que je ne les aie point oubliés. 

Trente ans après sa mort, merci encore à elle - et à Wikipedia!

 

04/09/2021

Le lion de Lucerne a 200 ans

Le plus héraldique des fauves figure aussi bien dans les armoiries anglaises, espagnoles, belges, sénégalaises que dans celles de Lausanne. En plus caricatural que le couple de lionceaux dont le zoo de Servion s’est enrichi il y a un an. Makuti  et Malkia ne se prennent encore que pour deux gros chats, ignorant en leur ingénuité duveteuse qu’ils cesseront un jour d’être des peluches vivantes. Adultes à l’âge de 4 ans, ils incarneront un symbole universel de royauté au coeur de cette pénéplaine joratoise, si dissemblable de leur savanes originelles. Parmi leurs visiteurs, des férus d’astrologie les associeront au 5e signe du zodiaque, à l’élément du feu, à la dureté du diamant, que sais-je, à des Dark Vador! Et puis des antispécistes venus dénoncer  l’injustice d’une captivité animalière. Pourtant, c’est en raison de leur acclimatement à Servion que nos deux félins auront un destin peu agité, sans turbulence, préférant nettement leur ration de 6 kilos de viande quotidienne à  une évasion permettant d’épancher leur atavique férocité, quelque part entre le bois de la Dame de Thierrens et Ecorcheboeuf… 

La légende des siècles n’attribue au «roi de la faune» que des anthropomorphismes d’autorité, d’insensibilité, de superbe méprisante: «Qui veut chercher des puces sur la queue du lion, doit être prudent” avertit un proverbe congolais.» Or, à 40 lieues de notre Jorat, il s’en trouve un, surdimensionné et d’humeur chagrine - un sentiment rarement léonin. Taillé en 1821, il y a juste deux siècles par le sculpteur allemand Lukas Ahorn dans une falaise en grès lucernoise bordée d’un plan d’eau, il mesure 10m de long sur 6 de hauteur. C’est un géant à l’agonie, percé d’une lance, la patte droite posée sur un bouclier frappé du lys royal de France, près d’un second à croix helvétique. Oui, il s’agit bien du fameux mémorial de Lucerne, pleurant 760 soldats suisses massacrés le 10 août 1792 au palais des Tuileries par une foule parisienne hostile à Louis XVI. Ils avaient loyalement obéi à l’ordre royal de ne pas tirer sur le peuple. 

Petit bémol: l’allégorie de ce mémorial aurait exagérément servi la propagande de Suisses conservateurs et anti-révolutionnaires… Ignorant les contextes politiques, l’écrivain américain Mark Twain l’évoqua en 1880 comme «la pièce de pierre la plus triste et émouvante du monde».

 

14/08/2021

Trophée balnéaire et potamophylax

Après l’évocation de juillettistes sédentaires qui se sont contentés de nos lacs et piscines, voici l’expérience de deux Vaudois plus aventureux. Une perforatrice m’avisant que mes voisins du dessus étaient de retour après un mois d’absence, je compris qu’ils revenaient d’une villégiature lointaine. Non, nos aoûtiens vaudois n’ont pas été des passagers de milliardaires en goguette interstellaire: si Steeve Chaudevant a fait un trou dans une paroi, c’est pour clouer un collier de corail rouge travaillé à la main. Un gri-gri en souvenir du port croate de Rugi-Rat, à 20 km de Split, dans les eaux turquoises duquel il a fait des photos sous-marines. «Là-bas au moins, la flotte était chaude!» s’exalte-t-il,  les oreilles et le nez aussi cramoisis que son  trophée corallien. Quant à son épouse Sheryl Chaudevant, née Compondu, que j’avais croisée plutôt en chair et pâlotte, elle a tant bruni et rétréci sur les plages, au recto et au verso, qu’elle n’est perceptible que de profil, tel l’hippocampe à aigrettes que son mari a photographié. 

Parmi les nombreux clichés emmagasinés dans son portable amphibie, apparaît une autre bestiole hérissée d’aigrettes mais inconnue au bataillon des curiosités marines. Or elle vient d’identifiée par des entomologistes spécialistes des Balkans: il s’agit d’un insecte appartenant à la famille des trichoptères -  dont la présence dans nos propres ruisseaux, hélas raréfiée, est un indicateur de leur bonne qualité. A celle aussi du banal ver d’eau dont les pêcheurs se servent en guise de leurre.  Mais les larves de celui-là  n’ont même pas pu servir d’appâts: déniché dans les rivières du Kosovo, il est une alerte de pollution. Celle due à une mauvaise gestion de centrales électriques entraînant la dégradation de l’écosystème en eau douce. Par allusion à l’actualité, on l’a baptisé potamophylax coronavirus. Un prénom grec signifiant à juste titre «sentinelle fluviale», mais dont l’assonance diabolique a effaré mes voisins - des lecteurs assidus de l’Ancien Testament, où des Behemoth, Asmodée et autres Amduscias, volent en escadron…  D’ailleurs cette créature, non pas tombée du ciel mais jaillie d’un méphitisme industriel, ressemble un peu au criquet des fléaux de la Genèse, en plus patibulaire. Avec des crocs draculéens, et des ailes réticulées translucides comme les peintres du Moyen-Age en gratifiaient Lucifer.

Un gri-gri porte-malheur?