21/04/2021

Ces faits divers qui fascinent

Encanaille-t-elle la curiosité des lecteurs de journaux? Omniprésente sur l’information en ligne, la scène du crime y aguiche tout autant, avec en prime des images filmées: «Découvrez sur notre site les faits divers les plus insolites, les accidents les plus fumants, les phénomènes les plus étranges… » Or bien avant Internet, la télé ou le cinéma, on se régalait d’histoires horribles surtout quand elles étaient vraies. Et il y avait moins de monde au théâtre qu’autour d’une décapitation en public. C’est à partir du milieu du XIXe siècle que ces drames ont fait florès dans des quotidiens à grand tirage, parallèlement au succès de romans-feuilleton qu’ils publiaient par épisodes. Donc à rebondissements «rocambolesques» - un adjectif qualifiant les exploits de l’aventurier Rocambole, un héros de Ponson du Terrail, qui tinrent en haleine les lecteurs parisiens de La Patrie d’octobre 1858 à juillet 1859. Suivirent ceux de Zevaco, de Maurice Leblanc. Plus tard, l’ex-truand et écrivain truculent Alphonse Boudard charriera: «Pourquoi se le cacher? le crime est un spectacle passionnant. Un roman policier, et parfois des plus subtils… mais vécus! »

Des auteurs plus éminents s’étaient déjà emparés de faits divers pour tisser un roman, mais c’était pour les sublimer. On pense bien sûr à Flaubert et Madame Bovary. Chez nous, le Farinet de Ramuz est un héros plus universellement littéraire que représentatif d’un mythe régional. Et lorsqu’en 2016, Chessex relate dans Un juif pour l’exemple un crime antisémite perpétré à Payerne en 1942, il signe un texte historique qu’une dramaturgie quasi mystique transcende. Neuf ans auparavant, son Vampire de Ropraz - lui aussi homologué par le Larousse - traita avec une pareille austérité une profanation tombale qui avait attiré, en 1903, des reporters français à plume sensationnaliste. Alors que leurs confrères vaudois s’étaient retenus d’en faire état, par pudeur… Une pudicité exagérée, car en démocratie, tout délit majeur mérite d’être élucidé en transparence afin de justifier l’enquête judiciaire. Huit ans après, en 1911, c’est à Lausanne que paraît le Manuel de police de Rodolphe-Archibald Reiss (1875-1929), un brillant scientifique d’origine badoise qui y ancre les principes élémentaires de la police scientifique. 

En son édition de mars passé, le mensuel Passé simple raconta par le menu la trajectoire, elle vraiment fascinante, de ce fondateur de la criminalistique moderne.

 

12/04/2021

Aux flammes, la civilisation antique!

Rassurons-nous, cette incitation d’ostrogoth n’émane pas des instances cantonales vaudoises qui supprimeront, dès l’automne dans nos gymnases, les cours de culture gréco-latine. Elle provient de prestigieuses universités étasuniennes où, depuis deux ans, souffle une idéologie virale à mille variantes qui s’évertue à déprécier, blâmer, voire à «détruire par les flammes» (sic) l’héritage occidental de l’Antiquité. Si l’on en croit un intervenant bien documenté de Figarovox*, un prof d’histoire romaine de Stanford fut très applaudi déjà en janvier 2019 par son auditoire californien pour avoir voué sa propre discipline à une «mort rapide» en affirmant: «La production de la blanchité réside dans les entrailles même des classiques.» A la même antienne racialiste, la rédactrice en chef d’une revue collective Eidolon ajouta un piment féministe dénonçant «une discipline historiquement impliquée dans le fascisme et le colonialisme, qui continue d'être liée à la suprématie blanche et à la misogynie.» Et, à l'université du Michigan, une doctorante en histoire de l'art et archéologie, de conclure: «Les classiques sont toxiques!»

En comparaison, la décision vaudoise de biffer des grilles gymnasiales deux heures de civilisation antique a des allures de mesurette, un tantinet désinvolte, mais aucunement irrévérencieuse envers les grands héritages d’Athènes et Rome. Encore aux antipodes (jusqu’à quand?) des inquisiteurs enragés de cette «Cancel culture» d’outre-Atlantique qui veut plonger le monde dans un cauchemar orwellien, nos édiles cantonaux n’auraient qu’obéi à des injonctions fédérales. Et comme pour se dédouaner, ils offrent la solution palliative d’enseigner ces matières via d’autres disciplines, telles la philosophie, le français ou l’histoire. Une solution aussitôt rejetée par de nombreux enseignants et intellectuels, car insuffisante: on n’explique pas en deux coups de cuillère à pot l’Iliade et l’Odyssée, ainsi que l’influence d’Homère sur toutes les littératures mondiales (notamment en 2011, sous la plume de Maïlau de Noray-Dardenne, une Française vivant au Mali). Non, l’histoire polymorphe de la Méditerranée, de l’Egypte ancienne à l’avènement du christianisme, ne se résume pas! Il faut des heures spécifiques pour expliquer les évolutions linguistiques qui ont donné naissance au français, ou analyser les philosophies premières qui ont largement inspiré les contemporaines.

Elles aident aussi à suivre avec acuité les séries télévisées Xena la Guerrière et Spartacus. Sans oublier les albums d’Astérix.

 

*kiosque.lefigaro.fr › le-figaro › 2021-03-11

15/03/2021

Les deux vies de la Chamberonne 

Saluons la réédition en format poche de La Source*, un recueil qu’Elisée Reclus (1830-1905), un géographe de génie à plume précise et soyeuse, consacra aux mille curiosités de l’hydrographie. On en retient pour notre chronique cette pensée lustrale: «L’histoire d’un ruisseau, même de celui qui naît et se perd dans la mousse, est l’histoire de l’infini». Né en Aquitaine, cet humaniste engagé s’exila en Suisse il y a 150 ans pour avoir été un anarchiste de la Commune en 1871. Et c’est à Clarens qu’il rédigea une somme qui en fera le père de la géographie moderne, une discipline depuis enseignée dans les écoles romandes.

C’est donc à ce ruisseau philosophique et moussu de Reclus que je pense en traversant le petit pont qui sépare le parc Bourget de Vidy des plages de Saint-Sulpice. Il surplombe les ondes de la Chamberonne, où cygnes et colverts mènent un manège empanaché autour de bribes alluviales. Or toute minçolette qu’elle soit, la Chamberonne n’est pas un ruisseau mais une rivière, un affluent du Rhône: elle ne se perd pas dans l’humus, mais excusez du peu, dans le Léman. Issue d’un bassin versant de 40 km2, son embouchure rectiligne sera bientôt assainie et consolidée, de manière à faire ériger à 70 m du rivage un havre destiné aux oiseaux migrateurs. Ce biotope artificiel, où ils se ravitailleront avant de cingler vers les grands nords, enrichira notre lac d’une 6e île. (Les 5 autres étant le Château de Chillon, les îlot de Peilz, de la Harpe, de Salagnon et celui de Rousseau, à Genève.) Elle portera le nom de Loïzona, plus conforme que celui de Lousonna désignant notre vicus gallo-romain. Quant au nom de la Chamberonne, il procède du latin cambarus «écrevisse», un crustacé d’eau douce qui aurait proliféré dans sa caillasse, sinon du patronyme latin d’un certain Cambarius. 

Or avant d’achever son cours d’une manière longiligne, elle en a fait des zigzags: elle est l'unique rivière vaudoise à connaître deux vies. 

Née près de Cheseaux, elle se confond avec la Sorge jusqu’à Dorigny, pour y redevenir la Chamberonne en alliance avec la la Mèbre. Puis avoisiner des platanes géants, le site sinistre d’un gibet sinistre où le major Davel fut décapité en 1723, mais aussi un bel étang aux lucioles.

* Folio