02/03/2021

Eloge de la soupe et du potage

Quand il y a déconfinement, Oscar Millevuit se rend en voiture au Veau d’Or, un restaurant qui a rouvert dans une ville proche. Il y entame son repas «décompressif»par un velouté aux cèpes, suivi d’une une poularde braisée et de profiteroles. Pendant ce temps, Steevy, Popol et Donovan, trois désargentés restés au village se décongèlent autour d’un chaudron ventru d’où s’échappe un fumet gras et blond, si réjouissant sous le ciel déprimé de mars. Il s’échappe d’une grumeleuse tambouille qui leur sera servie avec une louche géante par Zinette, une bénévole maigrichonne de la commune, au bras vigoureux et au sourcil sévère. Aux trois crève-la-faim, elle a fait manger de la soupe, alors que le chef du Veau d’Or a fait déguster à Millevuit un potage. 

 

Deux termes désignant des aliments apparentés pour leur substance aqueuse mais dont les étymologies diffèrent. Issu du vieux français sope, ou du germain ancien suppa, le mot soupe l’est plus anciennement de l'indo-européen su-po: «bien-nourrir». Il désigne un repas improvisé par de lointains aïeux, qui, après avoir domestiqué le feu, firent chauffer de l’eau sur des pierres ardentes. Pour lui donner consistance et saveur, ils y jetaient des racines et des herbes, des os, du poisson. C’est à partir du XIVe siècle qu’en France, la soupe devint ce bouillon épaissi par des légumes. Auparavant, elle désignait une tranche de pain servie en assiette aux Seigneurs, sur laquelle dégoulinaient de leur bouche la sauce d’une perdrix ou d’un gigot de mouton… Et ce pain souillé était offert aux serfs qui la dévoraient sans répugnance! 

 

Depuis, cette panure s’est transformée en brouet, en popote gouleyante. Que sais-je? en minestrone, en bouillabaisse, en soupe aux pois de Sainte-Croix, pareille à celle qu’on dégustait dans les rues d’Athènes à l’époque d’Aristophane (414 avant J.-C.) Ou en gratinée à l’oignon dans les brasseries les plus huppées de Paris. Elle n’affriande donc plus seulement les miséreux.

Quant au potage, son préfixe dénote qu’il se composait d’aliments cuits au pot, soit dans une marmite où l’on faisait mijoter des légumes et des viandes jusqu’à ce que leur texture s’effiloche, devienne velouteuse. Elle convenait bien aux aristocrates qui s’édentaient en croquant d’onéreuses sucreries. 

Les «sans-dents» d’alors, c’étaient les riches.

22/02/2021

Amitié nocive et «superflue»

Depuis Rabelais et La Fontaine, ils se proclament raminagrophiles. Je parle des amateurs du chat, dont Victor Hugo disait qu’il avait été inventé par Dieu «pour que l’homme ait un tigre à caresser chez lui». Le sien s’appelait Chanoine, ceux de Dumas-Père Mysouff I et Mysouff II. Colette avait nommé les siennes Mignonne et Ki-ki-la-Doucette. En son alpage de Chandolin, Ella Maillart avait pour compagnon à vibrisses un certain Ti-Puss. Quant à Caramel, le rondouillet rouquin d’une voisine du quartier lausannois de Florimont, je l’avait rebaptisé Botsard, car son museau s’ébouriffait de poils couleur chocolat. Bien qu’il fût châtré, il jouait au matamore entre Lucinge et Messidor. A contrario, Tibère, le chat de Baudelaire était un matou «entier» doué de charmes féminins… Bien d’autres poètes ont célébré la souplesse majestueuse du fauve domestiqué - disons moyennement apprivoisé car jamais asservi. Sa tendresse ronronnante envers vous (jadis, on disait «il file son rouet ») n’en serait que plus désintéressée.

 

Mais si l’on en croit des environnementalistes à la page, cette affection millénaire devient caduque: une relation palliative, un «luxe superflu». Chats et chiens de compagnie consomment des aliments dont la fabrication requiert trop d’énergie grise, et ils produiraient trop d’excréments. Selon la revue britannique Nature, Raminagrobis est un tueur en série: 4 milliards d'oiseaux et 20 milliards de mammifères finiraient dans son estomac chaque année aux USA.

En France, écologistes et chasseurs déplorent à l’unisson (!) qu’il puisse capturer jusqu’à 200 espèces: moineaux, merles, rouge-gorges, etc. Puis campagnols, musaraignes et lapins!. Plus rarement des lézards maladroits… En gros, il est une menace pour la petite faune sauvage, soit pour l’écosystème tout entier. Sans parler du plaisir cynégétique de certains à tirer une tourterelle des bois, un lapereau!

 

Etait-il pertinent et efficace de culpabiliser les propriétaires de chats en ces périodes de confinement sanitaire et de détresse sentimentale? N’en seront-ils pas découragés de soutenir des luttes plus urgentes pour le climat? Je les invite à lire Cultures félines*, un nouvel essai d’Eric Baratay qui enseigne l’histoire des animaux à l’Université de Lyon. Il glorifie la plasticité du chat à travers les âges. Il a un bon conseil: pour que le vôtre n’attrape pas des oisillons, attachez simplement à son cou un petit grelot.

 

*Editions du Seuil

09/02/2021

Des picaillons pour nos ados

«Un sou est un sou!» moralisaient les mamans d’autrefois. Il y a 60 ans c’était pourtant une pièce d’un franc que la mienne me refilait au retour de la messe du dimanche. C’est-à-dire 20 sous, et j’avais 7 ans. Une moitié allait à ma tirelire (un angelot de porcelaine rapporté de Lourdes), l’autre correspondait à cinq carambars: ce bâtonnet de mélasse coûtait alors trois fois moins qu’aujourd’hui. Devenu ado, ma trésorerie hebdomadaire fut arrondie à 5 francs, mon Tonton Jean ayant convaincu sa soeur que l’argent de poche m’inculquerait «le sens de responsabilités».

Et qu’elle était belle ma première thune, avec le grènetis historié de sa tranche qu’on caressait du pouce et le profil de Guillaume Tell estampé à son avers!  Brimant héroïquement ma gourmandise, j’en thésaurisais plusieurs avant de m’en séparer, mais c’était un pour un 33 tours de Mozart ou de Brel. Pour des poèmes de Rimbaud, pour Tintin au Tibet, pour une loupe d’apprenti philatéliste.

Passé le cap du XXIe siècle, les habitudes ont évolué. Selon un vieux buraliste lausannois, qui en a vu défiler des écoliers, le prix du carambar a peut-être triplé, mais vos enfants cette fois lui brandissent un billet de 20 francs! Toutefois, selon une récente étude bancaire suisse, ils sont devenus raisonnables, surtout dans les foyers modestes où le rapport à l’argent leur est mieux enseigné: «ça ne tombe pas du ciel », «le fric ne fait pas tout dans la vie», etc.

Entre 10 à 12 ans, ils reçoivent une mensualité de 25 francs. A leurs 14 ans, elle est de 35. Au seuil de leur 16e année, elle vise les 80.  Comment les dépensent-ils? Quelques éclairés, que la culture «on line» indiffère, s’offrent des livres ou des DVD, des CD, voire des vinyles et font de l’épargne en vue d’un permis de conduire. Tous les autres achètent un smartphone futuriste, un skatebord, une mobylette à système avancé de freinage. Que sais-je? Une casquette de baseballer. 

Enfin, il y a les dandys précoces, gaspilleurs et flambeurs, qui s’endettent pour des babioles hors de prix. Plus tard, ils citeront le délicieux Oscar Wilde: «Quand j’étais jeune, je croyais que dans la vie, l’argent était le plus important. Maintenant que je suis vieux, je le sais!»