09/02/2021

Des picaillons pour nos ados

«Un sou est un sou!» moralisaient les mamans d’autrefois. Il y a 60 ans c’était pourtant une pièce d’un franc que la mienne me refilait au retour de la messe du dimanche. C’est-à-dire 20 sous, et j’avais 7 ans. Une moitié allait à ma tirelire (un angelot de porcelaine rapporté de Lourdes), l’autre correspondait à cinq carambars: ce bâtonnet de mélasse coûtait alors trois fois moins qu’aujourd’hui. Devenu ado, ma trésorerie hebdomadaire fut arrondie à 5 francs, mon Tonton Jean ayant convaincu sa soeur que l’argent de poche m’inculquerait «le sens de responsabilités».

Et qu’elle était belle ma première thune, avec le grènetis historié de sa tranche qu’on caressait du pouce et le profil de Guillaume Tell estampé à son avers!  Brimant héroïquement ma gourmandise, j’en thésaurisais plusieurs avant de m’en séparer, mais c’était un pour un 33 tours de Mozart ou de Brel. Pour des poèmes de Rimbaud, pour Tintin au Tibet, pour une loupe d’apprenti philatéliste.

Passé le cap du XXIe siècle, les habitudes ont évolué. Selon un vieux buraliste lausannois, qui en a vu défiler des écoliers, le prix du carambar a peut-être triplé, mais vos enfants cette fois lui brandissent un billet de 20 francs! Toutefois, selon une récente étude bancaire suisse, ils sont devenus raisonnables, surtout dans les foyers modestes où le rapport à l’argent leur est mieux enseigné: «ça ne tombe pas du ciel », «le fric ne fait pas tout dans la vie», etc.

Entre 10 à 12 ans, ils reçoivent une mensualité de 25 francs. A leurs 14 ans, elle est de 35. Au seuil de leur 16e année, elle vise les 80.  Comment les dépensent-ils? Quelques éclairés, que la culture «on line» indiffère, s’offrent des livres ou des DVD, des CD, voire des vinyles et font de l’épargne en vue d’un permis de conduire. Tous les autres achètent un smartphone futuriste, un skatebord, une mobylette à système avancé de freinage. Que sais-je? Une casquette de baseballer. 

Enfin, il y a les dandys précoces, gaspilleurs et flambeurs, qui s’endettent pour des babioles hors de prix. Plus tard, ils citeront le délicieux Oscar Wilde: «Quand j’étais jeune, je croyais que dans la vie, l’argent était le plus important. Maintenant que je suis vieux, je le sais!»

02/02/2021

Le lego, jeu de philosophes

Pour Noël ou leur anniversaire, une majorité d’enfants de familles plus ou moins nanties réclament un jeu de construction en matière synthétique produits en masse. Chez les pauvres, on peut en confectionner un soi-même comme dans l’Antiquité, en récoltant sur les berges d’une rivière ou en forêt des galets, des brindilles, du lichen, etc. De quoi bricoler une modeste mais bien jolie chaumière, puis un jour, qui sait? un monument public, un temple grec à colonnade de l’époque de Platon. Le fondateur de la philosophie pensait que tout futur architecte devrait commencer par jouer à ces jeux-là dès l’enfance, y découvrant tout seul les notions du Beau, du Bien, de l’harmonie… 

Ce précepte influença-t-il les fabricants de jeux de construction? Le plus ancien en Europe fut un kit de cubes colorés qu’on trouve encore dans nos galetas ou à la brocante du Bois-d’Amour, sous la Grenette de Vevey. Avec ces blocs de bois, l’enfançon s’initiait à la fois au génie du puzzle et à l’usage de ses mains. A l’âge de raison, il s’exerça à la mécanique avec les lamelles métalliques, les cornières, engrenages, vis et écrous du Meccano, une marque anglaise, conçue en 1907. Quant au brevet du plus populaire de tous, il a été déposé un demi-siècle plus tard: je parle de cette brique en plastique qui vous écorche le talon quand vous marchez pieds nus dans la chambre de votre progéniture, mais que vous ne pouvez plus lui refuser: le Lego. 

Ce jeu de briques élémentaires à 8 picots - dont deux peuvent créer 25 assemblages différents - a été conçu par un charpentier danois qui  le baptisa en sa langue d’un mot-valise signifiant «jouer»: lege et «bien» godt. La marque Lego naquit en 1958 de cette contraction pour connaître un destin commercial universel, qui séduira aussi des adultes. Parmi lesquels, le philosophe italien Tommaso W. Bertolotti, qui, dans un essai impertinent, Legosophie*, se réclame non seulement de Platon, mais de Démocrite (460-370 av. J.-C.): le père de la théorie atomiste estimant que l’Univers entier, des montagnes à l’âme humaine, est composé de minuscules briques insécables». 

Ainsi, philosophes et joueurs de Lego s’amuseraient à une pareille virtuosité intellectuelle, en variant à souhait l’échelle de leurs constructions…

Legosophie, PUF, 2019. 

25/01/2021

Faux selfies, vrais artistes

Ça se faisait au pinceau, devant un chevalet surmonté d’un miroir, et ça prenait plus de temps qu’un clic-clac numérique. Par caprice ou amusette, de grands peintres ont fait leur autoportrait, le dissimulant dans un groupe de personnages ou derrière une colonne. Expert en ces jeux de «cache-cache pictural», l’historien d’art Pascal Bonafoux*  ne compare pas ces insertions discrètes aux selfies que tout quidam dissémine dans les réseaux sociaux. Ces clichés à l’arrache sont généralement des réflexes de vanité, alors que pour un Rembrandt ou un Michel-Ange, enchâsser son propre visage dans un tableau relevait de l’étude, de la méditation. Le premier s’est pris pour modèle sur plusieurs peintures, dessins ou gravures: en jeune Batave échevelé, en sage rasséréné, en vieillard buriné par la désillusion - une sorte de journal intime évoluant au jeu de la lumière et du clair-obscur. Quant au second, il aurait voulu expier son péché d’orgueil en incarnant saint Barthélémy l’écorché en sa fresque du Jugement dernier de la Sixtine. Mais si Albrecht Dürer, qui fut le contemporain allemand de Michel-Ange, se peignit en 1511 dans le retable de l’Adoration de la Sainte-Trinité, c’était, lui, pour aguicher le mécène…

 

Au début du XXe siècle, Alfred Hitchcock joua souvent à ce jeu-là, en glissant furtivement sa silhouette bedonnante dans une scène de ses films. «C’était utilitaire expliquera-t-il; il fallait meubler l’écran!» Un de ces «caméos» le fait croiser dans une rue les acteurs vedettes des Trente-neuf marches, paru en 1935. On sait combien ce cinéaste prisait le futurisme, or cette même année, à Lausanne, c’est à l’artiste futuriste Gino Severini (1883-1966) que fut commandée la fresque ornant l’abside de l’église du Valentin, édifiée un siècle auparavant par Henri Perregaux. 

Actuellement en voie de restauration, elle couvre un espace de 200 m2, au coeur duquel se tient debout une Vierge à l’Enfant. A ses pieds se profilent des Evangélistes, l’évêque de Lausanne, une soeur clarisse de Vevey. A l'arrière-plan, notre cathédrale, mais aussi la tour Bel-Air! Dans les bras de sa sainte mère, le petit Jésus n’a pas les traits d’un nourrisson, mais des amis du peintre ont reconnu ceux de son fils Jacques Severini, mort-né dix ans plus tôt.

 

Autoportraits cachés, Ed. du Seuil.