09/10/2021

Lausanne fière de son italianità

Dans une brasserie de Montparnasse, une Parisienne me croyait Berrichon ou Ardéchois: «Ah! vous avez l’accent de Lausanne? Vous bénéficiez quand même du voisinage de la France… » 

- Oui Madame, mais de celui de l’Italie tout autant.

D’autres Romands sont pareillement fiers de cette mitoyenneté culturelle avec la nation héritière de l’Empire romain - qui a laissé de beaux vestiges à Nyon, Avenches ou Vidy. Certains Vaudois savent que leurs archives médiévales sont conservées à Turin, qui fut la capitale des souverains de Savoie (les leurs jusqu’en 1536) avant d’être en 1861 la première de l’Italie. Unifiée, celle-ci devint un vivier d’ouvriers qualifiés en génie civil, auxquels la Confédération fit appel. Dès la fin du XIXe siècle, ils affluèrent d’abord sur le site du percement du Gothard, puis pour d’autres chantiers: jusqu’à l’orée des années 90, près de 5 millions d’Italiens ont vécu et travaillé en Suisse. Il y a 40 ans, ils étaient 600 000, soit les 54% de la population étrangère du pays. Aujourd’hui, ils sont près de 130.000.

Au Musée historique de Lausanne, l’exposition Losanna Svizzera * rappelle que la capitale vaudoise a eu recours, elle aussi, à ces bras transalpins pour redessiner la ville. Au coeur de la rétrospective, flamboient une iconique Vespa Primavera, la réplique d’une épicerie transalpine et plusieurs générations de cafetières piémontaise. Passé le sulfureux titre universitaire lausannois accordé à Mussolini en 1937, on s’arrête devant des photos mémorables: ouvriers se passant des valises par les fenêtres d’un train, ou à l’oeuvre pour la construction d’hôpitaux, de bâtiments industriels, d’autoroutes."Si les ponts et les maisons de la région pouvaient parler, ils le feraient en italien!", ironise un maçon retraité.

Ces « soldats du travail au visage et aux mains de vieux bois», tels que Chessex les dépeignit dans Le portrait des Vaudois (1969), avaient connu des années difficiles, victimes d’une xénophobie lancinante. Or «appelés en Suisse pour leur bras, ils se sont révélés être des hommes», comme disait Max Frisch. Des héritiers de Michel-Ange qui ont rendu notre contrée prospère en lui instillant le goût de leur langue, de l’espresso bien serré, et d’une opulente gastronomie que nous aimons: c’est à la rue de Bourg que s’ouvrit en 1958 la première pizzeria de Suisse. Cela s’appelait déjà Chez Mario.

www.lausanne.ch/mhl

 

02/10/2021

L’alphabet grec n’a pas d’âge

Et dire qu’en février dernier, un cours sur la civilisation antique allait être biffé du programme de certaines filières de nos gymnases! Rétabli à temps en juin, grâce à la mobilisation de nombreux antiquisants, il permettra à nos étudiants d’être en phase avec l’actualité. Notamment celle du covid: l’Organisation mondiale de la santé venait de juger discriminatoires les expressions «variant anglais» ou «indien» désignant les mutations du fléau. Elles sont désormais remplacées par des lettres 11 fois millénaires du grec. Le variant anglais fut rebaptisé l’Alpha, le sud-africain le Bêta, le brésilien hérita celui de Gamma. Enfin l’indien, qui circule le plus en Suisse, est devenu le variant Delta, le colombien Mu se révèle inquiétant et l’on parle d’un texan Lambda…

Or, l’alphabet de Platon, Aristote et Theodorákis n’est pas infini. Son cortège de 24 majestueuses majuscules biseautées ne se referme pas, comme en français, par la lettre Zéta (en 6e position), mais par l’aïeule de notre O, cet Oméga que Rimbaud en son sonnet des Voyelles voyait bleu, «plein des strideurs étranges.»

Alors quels noms attribuer à d’autres variants si le virus persévère? L’OMS  songerait à ceux des constellations:  Orion, Aries, Gemini…

Pourtant le grec, qui décidément se révèle impérissable, n’est pas inépuisable. Ses 7 voyelles et 17 consonnes émaillent le langage scientifique: le nombre π (Pi) des mathématiciens, le μ (Mu) symbole des microns et le Δ, ce maudit Delta devenu trop contagieux et qui en géométrie désigne une droite. L’arsenal comporte aussi des diphtongues -le αι (Aï ), ει (Eï ), οι (Oï ), ευ (Eu), ου (Ou). Des consonnes doubles: le ξ (Xi) et le ψ (Psi), ainsi que des accents d’intonation descendante ou montante qui rendent la lecture de manuscrits anciens aussi compliquée, et savoureuse, qu’une partition musicale. 

Qu’on me pardonne d’avoir un peu joué à l’érudit. Je voulais seulement convier ces experts de l’OMS qui pointent leurs nez vers les étoiles à continuer de puiser, en ce même grimoire, d’autres noms pour des variants éventuels, contribuant ainsi  à une hellénisation universelle. 

 

Mlle Myrto , qui m’inculqua en privé des rudiments de grec en me faisant réciter, chez elle à Paudex, un passage des Grenouilles d’Aristophane, seraient ravie que je ne les aie point oubliés. 

Trente ans après sa mort, merci encore à elle - et à Wikipedia!

 

04/09/2021

Le lion de Lucerne a 200 ans

Le plus héraldique des fauves figure aussi bien dans les armoiries anglaises, espagnoles, belges, sénégalaises que dans celles de Lausanne. En plus caricatural que le couple de lionceaux dont le zoo de Servion s’est enrichi il y a un an. Makuti  et Malkia ne se prennent encore que pour deux gros chats, ignorant en leur ingénuité duveteuse qu’ils cesseront un jour d’être des peluches vivantes. Adultes à l’âge de 4 ans, ils incarneront un symbole universel de royauté au coeur de cette pénéplaine joratoise, si dissemblable de leur savanes originelles. Parmi leurs visiteurs, des férus d’astrologie les associeront au 5e signe du zodiaque, à l’élément du feu, à la dureté du diamant, que sais-je, à des Dark Vador! Et puis des antispécistes venus dénoncer  l’injustice d’une captivité animalière. Pourtant, c’est en raison de leur acclimatement à Servion que nos deux félins auront un destin peu agité, sans turbulence, préférant nettement leur ration de 6 kilos de viande quotidienne à  une évasion permettant d’épancher leur atavique férocité, quelque part entre le bois de la Dame de Thierrens et Ecorcheboeuf… 

La légende des siècles n’attribue au «roi de la faune» que des anthropomorphismes d’autorité, d’insensibilité, de superbe méprisante: «Qui veut chercher des puces sur la queue du lion, doit être prudent” avertit un proverbe congolais.» Or, à 40 lieues de notre Jorat, il s’en trouve un, surdimensionné et d’humeur chagrine - un sentiment rarement léonin. Taillé en 1821, il y a juste deux siècles par le sculpteur allemand Lukas Ahorn dans une falaise en grès lucernoise bordée d’un plan d’eau, il mesure 10m de long sur 6 de hauteur. C’est un géant à l’agonie, percé d’une lance, la patte droite posée sur un bouclier frappé du lys royal de France, près d’un second à croix helvétique. Oui, il s’agit bien du fameux mémorial de Lucerne, pleurant 760 soldats suisses massacrés le 10 août 1792 au palais des Tuileries par une foule parisienne hostile à Louis XVI. Ils avaient loyalement obéi à l’ordre royal de ne pas tirer sur le peuple. 

Petit bémol: l’allégorie de ce mémorial aurait exagérément servi la propagande de Suisses conservateurs et anti-révolutionnaires… Ignorant les contextes politiques, l’écrivain américain Mark Twain l’évoqua en 1880 comme «la pièce de pierre la plus triste et émouvante du monde».