04/05/2019

Le Léman vécu depuis l’autre rive

Ils ont débarqué au tout petit matin d’un bateau venu d’Evian. Sans pour autant ressembler aux «paumés» de la chanson de Brel, ils sont une trentaine de frontaliers à faire le pied de grue dans une coursive de la station Ouchy-Olympique, et à se réveiller du roulis de leur routinière traversée. Ils ne se dessillent les yeux qu’une fois engouffrés dans le métro, les rivant aussitôt sur leurs petits écrans. Les uns monteront jusqu’à La Sallaz pour trier des déchets à l’usine Tridel. D’autres sortiront à Lausanne-Flon pour servir dans les cafés de la Voie du Chariot ou de la Palud. Entre deux haltes, des infirmières et des apprentis ambulanciers s’arrêteront à la station CHUV. 

Si nos amis savoyards se sont accoutumés à nos moeurs lausannoises, voire à les adopter, ils ne cachent pas leur soulagement quand, à la tombée du soir, ils regagnent leurs pénates sur l’autre rive de notre petite Méditerranée commune. Leurs sommets sont plus hauts que les nôtres, mais ils ne les voient pas, nous si. Le Léman ne les éblouit pas autant que nous depuis Vidy ou Préverenges, telle une émeraude hugolienne «enchâssée dans des montagnes de neige». Aux Yvoiriens et Evianais, il n’offre qu’un horizon peu accidenté qui souvent se noie dans la brume. Car l’air aqueux, parfois fluorescent et fantasmagorique, qui tantôt nous éloigne, tantôt nous rapproche, devient paradoxalement flou et ouateux quand il fait beau. Il devient immobile, cristallin quand tout s’alourdit: c’est par temps d’orage que les deux contrées se voient le mieux. Ramuz écrivit en temps de guerre: «Oubli de ces deux rives l’une pour l’autre, l’ignorance l’une de l’autre: est-ce toujours d’être assises face à face, d’être toujours obligées de se considérer? » Réécoutons-le 20 ans plus tôt, en son beau Chant de notre Rhône: «Dites que je suis né dans le Pays de Vaud qui est un vieux pays savoyard; c’est-à-dire de langue d’oc, c’est-à-dire français et des bords du Rhône.»

Bref, les Français de Savoie et les Vaudois sont des cousins rhodaniens que l’histoire a séparés, mais ils restent apparentés par des tournures langagières: ils disent «adieu» pour bonjour, «il roille» pour «il pleut». Et ils ne bavardent pas, ils «barjaquent". 

Ils ont en partage une petite mer patrie.

12/04/2019

Jours paisibles de marché à Sain’f

Depuis qu’au nord de la place Saint-François, des maraîchers, fromagers et fleuristes ont l’autorisation pour la première fois de vendre leurs produits, il y frémit un esprit bon enfant de village. Les matins du mercredi et du samedi, les marchands amadouent le chaland non plus dans la partie supérieure de la rue de Bourg, mais sur une esplanade où il ralentit le pas, devient plus curieux et babille. Minaudant comme un chatte de ferme, une fruitière le prie d’ouvrir son gousset plutôt que de «twinter» avec son drôle d’engin numérique. La causerie en prend un tour vaudevillesque, mais sans cris d’orfraie ni gilets jaunes. Des voix de comparses s’y mêlant, il s’ensuit une opérette impromptue et amusante. Cela à l’ombre d’un noble édifice protestant, mais qui avait été dédié en 1258 par des franciscains catholiques à leur père tutélaire, le lumineux Poverello d’Assise, mort chez lui en Ombrie 34 ans plus tôt. Avec notre Cathédrale, c’est le seul monument religieux purement médiéval de Lausanne. 

Le samedi 13 avril, son paletot mollassique de ciment gris protégea du soleil deux caravanes qui étaient blotties sous sa façade ouest. Un boucher du Gros-de-Vaud y vendait des joues de porc, des attriaux de Lussery, de la terrine de cochon laineux. Chez ses voisines bulloises, on découvrait des raretés fromagères du pays de Gruyère. Devant elles, sous les platanes, un maraîcher de Lonay vendait des laitues et des coings; de la confiture au citron vert, à la tomate! Au stand d’une boulangerie des Bergières, on respira du taillé aux greubons cuit dans du saindoux au restaillon. Quel contraste avec l’odeur des tulipes et renoncules du fleuriste d’à côté! Ou des ananas du Togo qu’un amène Africain épluchait au pied du no 7 de la place, où une plaque rappelle que c’est bien là que naquit en 1797 le grand Benjamin Constant. 

Une figure à sourcils de cocker, bien moins souriante que celle du saint d’Assise, mais dont le roman Adolphe et des théories politiques firent tant florès à Paris qu’il y eut droit à des funérailles nationales en 1830. Et voilà juste deux siècles qu’à cette même adresse fut créé un Cercle littéraire où des intellectuels élégants viennent deviser comme Socrate, Platon ou Schopenhauer. 

On y joue aussi au billard.

 

 

05/04/2019

L’alimentation artisanale est en déclin

Il suffit qu’une échoppe à l’ancienne disparaisse pour que tout un village se sente isolé. Depuis la fermeture de la laiterie des Patanchaux, à Roillon-sur-Menthue, des grand-mères doivent se hisser dans un car postal pour aller acheter des fromages aux supermarchés d’Yvonand. En troquant son épicerie familiale contre une onglerie, Lise Perruchoud a réduit sa commune de Moellex, près de L’Etivaz, en un hameau-dortoir où il n’y a plus qu’Internet pour s’approvisionner en boites de thon, en Cenovis ou litières pour matou. On observe une pareille déperdition dans les grandes cités, mais elle se fait à bas bruit: des détaillants qui aiment leur métier artisanal et causer la moindre avec le client jettent l’éponge, pour des raisons financières ou d’épuisement. 

Y compris dans cette artère à trafic permanent, sise entre les débouchés des avenues du Théâtre et de la Gare, et qui porte un nom féminin de music-hall. Non, celui de Georgette ne renvoie pas à quelque célèbre Lausannoise qui aurait marqué l’histoire de sa ville par des chansonnettes au bal musette. Ce n’est que la déformation de celui d’un filet d’eau (la Jarjataz, du latin gaulois garga, gorge, ravin) qui jaillissait jadis à Montagibert, en aval du CHUV actuel, et gargouillait jusqu’au Léman après avoir traversé des parchets de vigne urbaine. 

Depuis, ce ruisselet est tombé dans l’oubli et sous le bitume. Mais les descendants de ses riverains, dont je fus, n’oublieront pas Marie-Hélène et Philippe Lincio qui, depuis 1985, ont tenu une aguichante boucherie en contre-bas du Lyrique. D’un minois rieur, Madame nous accueillait avec dévouement et prestesse - c’est une sportive, une joggeuse des dimanches. Au fond de son «laboratoire», Monsieur, lui, perpétuait ses rituels liturgiques de maître boucher, fignolant l’art de découper un aloyau en médaillons, ou au plus près de l’os. Car il faut non seulement de l’expérience mais du doigté instinctif pour démêler les chairs dures des chairs molles. Et un oeil pictural pour y différencier les parties rosâtres des tout à fait rouges. Les Lincio ont rendu deux tabliers tout blancs le 22 février passé, après 34 ans d’un labeur enthousiaste qui les as usés jusqu’à l’héroïsme.

Aux repreneurs qui vont faire de leur magasin un «Take-away», on souhaite un destin aussi riche et durable.