30/07/2022

Quelques visiteurs indésirables

Le huitième mois de l’an a démarré un lundi sans grand fracas: peu de fusées pyrotechniques, moins de pétarades - donc moins de hurlements de chiens. Même dans les discours du syndic et du pasteur à la tombée du soir,  les villageois de Fonfonnens-sur-Nozon  ont noté une économie d’envolées enthousiastes, plus un zeste d’inquiétude acidulée. Le matin de cette journée tiédasse, eux-mêmes s’étaient désespérément activés à bêcher et biner dans leurs potagers assoiffés. En obéissant aux instructions des almanachs: «Il faut cueillir les choux l’un des trois premiers jours d’août». 

Hélas, ce mois consacré à césar Auguste, a eu la mauvaise idée de donner son nom aussi à l’aoûtat, une larve microscopique, appelée parfois vendangeon. Il appartient à l’ordre des acariens, tout comme la tique, qui, plus volumineuse, propage dans nos forêts la borréliose de Lyme, une infection à l’origine d’infirmités durables. Moins redoutables, ses piqûres à lui sont insidieuses: l’aoûtat se cramponne à vos basques, vous escalade jusqu’au cou et troue vos habits, puis votre peau, afin d’y injecter un liquide entraînant des démangeaisons bénignes mais rageuses. 

Or, en cet été 2022 un autre créature déplaisante a fait irruption sous le ciel laiteux de la région nyonnaise: la prolifération soudaine du campagnol dans l’herbette du dernier Paléo a été diversement appréciée par les festivaliers. D’aucuns ont su la différencier de la musaraigne, elle-même considérée à tort comme une petite souris. Elle n’appartient donc pas à la famille des rats, et en est rassurée: quoi de plus déshonorant que d’être apparenté au prince des égouts, propagateur historique de la peste. Et dont seul le nom inspire des insultes comme «face de rat», «avare comme un rat», «gueux comme un rat d’église», etc. 

Puis voici qu’une ardente défenseresse de la cause animale prend fait et cause pour sa réhabilitation. Le 8 juillet dernier, au Conseil municipal de Paris, l’écologiste Douchka Markovic, a proclamé qu’il rendait un service à la ville en désobstruant ses canalisations. Qu’il était même caressé dans quelques foyers comme un sloughi de luxe, un chaton de salon. En conclusion, qu’il méritait une moins répulsive et déshonorante nomination que «rat d’égouts». Pour le remplacer, elle suggère surmulot, d’assonance plus respectable.

 Son ancêtre le Ratapon des Fables de La Fontaine doit être bien fier de lui.

23/07/2022

Les escargots ailés d’Aeschlimann

Après une rare pluie d’été, on voit de seyantes grand-mères enseigner à des jouvenceaux l’art de ramasser délicatement un colimaçon égaré sur la chaussée urbaine. Sans autre intention que de replacer «cette créature du Bon Dieu» à l’abri des voitures ou d’une trottinette affolée. A l’orée des années soixante, à la Vallée de Joux, j’ai vu des garçons de mon âge récolter avec moins de charité chrétienne une profusion de «bibornes» fourvoyés dans le ballast du train à vapeur entre Le Pont et Le Brassus. Ils les fournissaient à un commerçant des Charbonnières en échange de quelques sous jaunes. Leurs gibecières dégoulinaient de la bave de ces pauvres bestioles à coquille tantôt brune, tantôt blanche. Quelques-unes étaient réservées à leur maman. 

Avant de les rissoler au beurre avec persil, ail et échalotes, cette femme au foyer à l’ancienne les avait dégorgés de leur peu ragoutante viscosité en les remuant dans un seau d’eau salée avec du vinaigre. S’ensuivait une métamorphose: une fois mitonné et assaisonné, l’escargot en se recroquevillant devient appétissant, évoquant un bigorneau au court-bouillon, une nouillette vénitienne à l’encre de seiche. C’est qu’il est réduit à un 10e de son corps… 

Or c’est l’entièreté de ce corps initial, à flexibilité de contorsionniste et au pied magiquement contractile (en fait un muscle qui alternativement se contracte et s’allonge) qui a inspiré en 1894 à Jules Renard, cette lunatique évocation: «Casanier dans la saison des rhumes, son cou de girafe rentré, l’escargot bout comme un nez plein. Il se promène mais il ne sait marcher que sur la langue.» 

Chez nous, ces excentricités anatomiques ont attisé le regard de Richard Aeschlimann depuis que son potager entouré de vignes est colonisé par des escargots de Bourgogne. L’artiste et écrivain de Chexbres voue à ces «drôles de nomades» une curiosité attendrie de fabuliste. Dans un nouvel album de méditations graphiques*, il avoue s’être enchanté à les «dessiner en situations communicatives». Jusqu’à leur conférer des ailes leur permettant de «franchir des gouffres». Avec son encre de chine, ses calames et crayons, Aeschlimann les a délicieusement mythologisés en fines zébrures, griffures pointillistes et ombres portées romantiques. Les escargots volants de Chexbres lui en sont tout reconnaissants.

*Seule la lenteur s’oppose au temps, volume 3

www.aeschlimann-richard.ch

09/07/2022

Les jours les plus «heureux» de Voltaire

C’est un endroit arborisé où les Lausannois aiment casser la croûte au soleil et où plane le profil émacié du philosophe des Lumières. François-Marie Arouet ayant séjourné plusieurs fois dans leur ville, de 1756 et 1758, une terrasse en gravier du parc de Mon-Repos s’est transformée il y a trois lustres en une gargote de plein air qui porte son nom. Entourée de marronniers, d’un ginkgo et d’un séquoia cyclopéen, la Folie Voltaire, qui n’ouvre que par beau temps, à la fois charme et instille de la curiosité chez des visiteurs parisiens. 

- Pourquoi notre auteur de Candide est-il invoqué ici?

- Dans la maison de maître qui se trouve au coeur du parc, il fit représenter en 1757 sa tragédie Zaïre, créée à la Comédie-Française 25 ans auparavant.

-  Et pourquoi ce mot «folie»? 

- Une altération du mot feuillée. Il désigne un pavillon isolé aux styles architecturaux bariolés, une fantaisie comme s’en offraient les aristocrates. Cela n’aurait pas dépareillé l’endroit à l’époque de Voltaire, même si la Villa Mon-Repos ne ressemblait pas à ce qu’elle est maintenant. Avant d’être transformée au XIXe siècle, elle appartenait au marquis de Langallerie. Un mécène féru de théâtre qui y avait fait aménager une scène dans les combles d’une grange.

 Quand sa tragédie en alexandrins y est jouée le 18 février 1757, Voltaire est alors un sexagénaire de santé fragile, mais au verbe plus acéré que jamais. Il s’est brouillé avec Frédéric II de Prusse, vient de parcourir l’Europe, et pour éviter Paris où ses satires le rendent indésirable, il se réfugie assez confortablement au bord du Léman. D’abord près de Genève, puis à Lausanne, dont-il dira dans son abondante correspondance: «Je dois à cette ville mes jours les plus heureux». Après avoir séjourné dans le quartier de Montriond, alors entouré de vignes, et où une rue portera son nom dès 1924, il s’installera dans une résidence dite du Grand Chêne. A l’emplacement duquel seront édifiés les hôtels Beau-Site et Belvédère, eux-mêmes supplantés en 1915 par l’actuel Lausanne Palace aux 5 étoiles. 

 

PS. Sachez hélas que le fauteuil à haut dossier incliné qu’un syndic a remis à votre Tante Gladys pour ses 90 ans n’a rien de voltairien. De style Louis-Philippe, il été inventé au XIXe siècle.